vendredi 26 août 2011

BLOG-ARCHIVES (à compter du 25 août 2011)

Ce blog, principalement consacré à la controverse sur le réchauffement climatique, centralise tous mes articles rédigés sur le sujet de 2006 à 2011.

Dans la mesure où ce débat a cessé d'occuper les politiques et les médias, tout en n'ayant pas cessé dans le monde scientifique, je me retire de la scène "climato-alarmistes contre climato-sceptiques" tout en espérant, qu'à l'avenir, nos médias feront preuve de davantage de discernement, et que nos politiques ne se laisseront plus berner par des idéologues qui utilisent la science pour imposer leur dogme, n'hésitant pas à mettre en péril la démocratie en réclamant des mesures extrêmes contre des scientifiques exprimant raisonnablement leurs "doutes".

Avant de cesser la communication, je vous renvoie vers 2 articles qui pourraient bien bouleverser les certitudes sur le réchauffement climatique, l'un publié dans The Economist daté du 27 août 2011 : "Clouds in a jar" ; l'autre dans la revue scientifique Nature le 24 août 2011 : "Cloud formation may be linked to cosmic rays".

mercredi 16 mars 2011

Vers un rafraîchissement ? Par Vincent Courtillot

Reproduit avec l'aimable autorisation de l'auteur

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Texte publié par Reynald du Berger, géophysicien québécois, sur le site www.lesanalystes.ca: http://lesanalystes.wordpress.com/2011/03/15/vers-un-rafraichissement/


Vincent Courtillot
Vincent Courtillot est un collègue géophysicien et ancien directeur(1) de l’Institut de Physique du Globe de Paris. Je le remercie de m’autoriser à diffuser sur internet la version intégrale et très documentée de sa libre opinion « Vers un rafraîchissement ? » publiée en format raccourci dans Le Figaro (en ligne et papier) du 8 février dernier.


Dans cette tribune, Vincent Courtillot réclame le droit au débat et cite nommément les académiciens et scientifiques de grande qualité qui soutiennent sa thèse qu’il reconnaît encore minoritaire aujourd’hui. Il développe également des arguments scientifiques fondés sur les résultats de ses dernières recherches sur les cycles solaires.


"Vers un rafraîchissement ?


Quel hiver ! Ce serait pour la France et pour une bonne partie de l’Europe occidentale, peut-être aussi pour l’Amérique du Nord, l’hiver le plus froid depuis quatre décennies. De plus, trois hivers très rigoureux viennent de se suivre, notamment dans les îles britanniques. Est-ce là la preuve que le réchauffement climatique a cessé ? La réponse à cette question est loin d’être évidente! Pourquoi ? Parce que le climat est défini comme la tendance d’une variable météorologique (comme la température) sur une trentaine d’années et n’a a priori rien à voir avec un extrême saisonnier, fut-il planétaire. On ne peut parler d’évolution climatique sur des durées de seulement quelques années, encore moins à l’échelle d’une saison (ce qui n’empêche pas certains journalistes de la météo d’attribuer tout et n’importe quoi au réchauffement climatique, y compris la période froide actuelle !). Il est vrai que si ces extrêmes froids se répétaient suffisamment souvent, il pourrait en être autrement…

Parmi les graphiques que l’on montre en général pour illustrer le réchauffement climatique, l’un des plus fréquents est celui de la température moyenne (de la basse atmosphère) du globe depuis 1850. Passons pour l’instant sur le fait que seuls les climats régionaux sont bien définis et que la notion de climat global et surtout de température globale n’a peut-être pas de sens(2). Passons sur le fait que les variations que l’on cherche à isoler sont minuscules par rapport aux variations dont chacun fait l’expérience entre le jour et la nuit, l’été et l’hiver, le pôle et l’équateur… En effet, les tendances climatiques que l’on cherche à faire apparaître se chiffrent en dixièmes de degrés, une quantité qu’un individu n’est pas capable de sentir. Quelques dixièmes de degrés face à des dizaines : l’effet est cent fois plus petit que les variations auxquelles nous sommes sans cesse soumis dans notre vie.


Regardons donc cette courbe, ainsi que la fournit par exemple l’un des principaux centres mondiaux de données, le Meteorological Office britannique : on y voit bien que les quelques dernières décennies sont plus chaudes que les premières il y a 150 ans. Il y a un réchauffement moyen, de l’ordre de 0,7°C, entre 1850 et 2000. Ce qui ne nous dit pas quelle en est la cause principale.

Donnons une description un peu plus détaillée de cette courbe, reconnaissons-le très bruitée (agitée) : on y voit un refroidissement de 1870 à 1910, un réchauffement de 1910 à 1940, un léger refroidissement de 1940 à 1970, un réchauffement de 1970 à 2000 et un léger refroidissement depuis une dizaine d’années (mais encore une fois soyons prudents, ce n’est qu’une dizaine d’années, certes mieux qu’une ou trois, mais moins que les 30 ans « canoniques »). Le réchauffement de 1970 à 2000, qui n’est autre que le fameux réchauffement global dont tout le monde parle et qui fait si peur à certains, est en fait assez voisin en valeur et en rapidité de celui qui avait prévalu de 1910 à 1940. Par trois fois l’évolution des températures globales depuis 1850 a été interrompue par une légère baisse, de 1870 à 1910, de 1940 à 1970 et maintenant depuis dix ans, douze ans si on prend la courbe au pied de la lettre, le maximum ayant été atteint en 1998, une année à « El Nino ». Pour d’autres centres de données, les valeurs moyennes de 1998 et de quelques-unes des années de la première décennie du XXIe siècle seraient voisines et l’on devrait parler d’un plateau plutôt que d’une décroissance. En tout état de cause, une nette rupture avec la tendance des trois décennies précédentes.


Pour la majorité des scientifiques qui contribuent aux rapports du GIEC, la tendance générale au réchauffement serait due à l’augmentation dans l’atmosphère de la teneur en gaz carbonique (et autres gaz à effet de serre rejetés par l’Homme). Pour d’autres, actuellement minoritaires, mais semble-t-il de plus en plus nombreux et dont je fais partie, ce réchauffement pourrait n’être que la sortie d’un cycle de mille ans piloté par l’activité du Soleil(3). On a en effet beaucoup d’indications que les températures (au moins dans l’hémisphère nord, beaucoup mieux documenté) étaient pratiquement aussi chaudes vers l’an 1000 qu’actuellement. Ceci nous(4) a conduits à formuler l’hypothèse que le Soleil serait un élément beaucoup plus important qu’on ne croit le comprendre aujourd’hui dans l’évolution du climat, le gaz carbonique n’étant alors que secondaire. Ce qui va incontestablement à l’encontre des modèles théoriques et numériques de l’effet de serre, qui servent d’explication principale depuis plusieurs décennies, et donc pose problème.


Depuis un peu plus de cinq ans, nous cherchons des preuves ou au moins des indications (qui n’auraient pas été reconnues au préalable) de l’influence du Soleil sur le climat. Nous pensons en avoir trouvé un nombre significatif : elles ont fait l’objet d’une dizaine de publications dans les revues scientifiques internationales. Nous ne sommes d’ailleurs pas seuls. Nous découvrons au fur et à mesure de notre exploration de ce domaine qu’un nombre significatif de scientifiques étrangers de renom remet en cause le degré de confiance qu’on peut apporter aux conclusions du GIEC : on peut citer Lindzen, Svensmark, Singer, Tinsley, de Jager, Shaviv, Wunsch, … Lors du débat à l’académie, et sur certains points importants au moins, Morel, Pomeau, Aubouin, Férey, Fontecave, Frisch, Amatore, Moreau ont émis des doutes ou des interrogations. De nombreux géologues et géographes, plus nombreux certes que les climatologues et sans doute pas par hasard, émettent également des doutes… Il est en tout cas faux de dire, comme le fait Al Gore dans son film, que personne de sérieux ne pense autrement que le GIEC.


Ainsi, nous pensons avoir mis en évidence des signatures solaires aussi bien dans les températures moyennes et que dans leur variabilité, en Europe, en Amérique du Nord et de l’Ouest, et notamment dans les observatoires européens qui disposent des plus longues séries de données. La signature solaire est aussi présente dans la longueur du jour ou ce qui revient au même la vitesse de rotation de la Terre (figure ci-dessous), ce qui implique l’ensemble du système des vents, ainsi que dans certaines oscillations climatiques qui impliquent atmosphère et océan, comme l’oscillation dite de Madden-Julian,… Si certains de ces travaux ont été critiqués par écrit, ce qui est une procédure absolument normale, on omet souvent de signaler (et cela est moins normal) que nous y avons répondu point par point(5). Nous considérons quant à nous que nos résultats tiennent toujours, même si nos contradicteurs n’en sont pas d’accord. Ainsi vont les débats scientifiques sans lesquels la science n’a pas de sens.

Reste à trouver le mécanisme. On nous oppose le fait que l’énergie totale que nous envoie le Soleil (« l’irradiance solaire totale ») ne varie au cours du temps que d’une partie pour mille seulement et que cela ne suffit pas à expliquer nos observations. D’autres groupes de chercheurs que le nôtre ont proposé des hypothèses très intéressantes et plausibles, même si elles ne sont pas encore démontrées. C’est ainsi que H. Svensmark évoque le rôle des rayons cosmiques, dont le flux de particules chargées électriquement, variable au gré de l’activité solaire, pourrait affecter la couverture nuageuse et ainsi modifier l’énergie réfléchie vers l’espace, donc le bilan énergétique de l’atmosphère dans son ensemble. Un autre chercheur, B. Tinsley, propose que les variations des courants électriques dans l’ionosphère et la magnétosphère et du champ électrique entre la très haute atmosphère et la surface terrestre (dont on sait qu’elles se chiffrent en dizaines de pour cent et non en « pour mille ») modifient l’état électrique des nuages et partant leur couverture, jouant là encore un rôle important sur le bilan énergétique de l’atmosphère. Certaines de ces idées sont en cours de test au CERN.


On a beaucoup entendu dire que le récent débat à l’académie des sciences et surtout le rapport remis ensuite à la ministre semblaient donner raison « définitivement » à la vision du GIEC. Plusieurs journalistes (mais pas tous heureusement) et deux ministres l’ont apparemment compris ainsi. Ils ont malheureusement dû le lire un peu trop rapidement, et ce n’est certainement pas ce qui ressortait de la journée de débat. Que dit donc le rapport ? Tout d’abord, dès sa première page, il note que le débat a été « très riche et de haute tenue scientifique ». Cela vaut pour les divers points de vue et reconnaît la qualité du débat instauré par les « climatosceptiques ». C’est un grand pas en avant et va bien au-delà des rapports plus frileux d’autres académies étrangères. Le rapport parle de « la forte modulation sur des périodes annuelles et multidécennales » de la température, avec « deux périodes de plus forte augmentation (approximativement de 1910 à 1940 et de 1975 à 2000) encadrées par des périodes de stagnation ou de décroissance ». Nous ne disons pas autre chose, si ce n’est que, contrairement au rapport, nous n’oublions pas de signaler que la température a à nouveau tendance à stagner ou même à décroître depuis une décennie… Le rapport reconnaît que « tous les mécanismes de transmission et d’amplification du forçage solaire, et en particulier de l’activité solaire, ne sont pas encore bien compris », que « si le cycle de 11 ans de l’activité du soleil tendait à diminuer d’intensité, comme cela a été le cas dans le passé, un ralentissement graduel du réchauffement global pourrait se produire ». N’est-ce pas bel et bien ce qui se passe depuis une décennie ?


Un long paragraphe de la partie sur les mécanismes climatiques qu’on ne peut citer in extenso ici reconnaît que « les effets potentiels de l’activité du cycle solaire sur le climat sont l’objet de controverses, mais donnent lieu à des recherches actives » ; ceci concerne notamment les hypothèses de Svensmark et Tinsley rappelées plus haut. Dans la partie sur les modèles climatiques, un autre long paragraphe est consacré aux nuages « partie unanimement reconnue comme la partie la plus incertaine », avec notamment les travaux de R. Lindzen qui invoquent une rétroaction négative et conduisent à des conclusions à l’opposé de celles du GIEC. Le débat est ouvert. Cette partie s’achève en soulignant l’existence de « mécanismes non encore identifiés qui ne sont naturellement pas inclus dans les modèles », le débat sur les corrélations observées (dont les nôtres) et enfin, comme l’a indiqué fortement au cours du débat ce spécialiste incontesté de la théorie du chaos qu’est Y. Pomeau, « les éventuels comportements fortement instables ou chaotiques du système sont un autre facteur important d’incertitude ». Ce dernier pense qu’« il n’y a pour le moment aucune évidence de ce que les fluctuations récentes du climat soient causées par autre chose que le comportement chaotique du système(6) ».


Comment me direz-vous certains journalistes, voire ministres, ont-il pu tirer du rapport des affirmations définitives sur le fait que le GIEC avait raison ? Eh bien tout simplement parce qu’elles y sont. Le rapport est en fait la juxtaposition des points de vue contradictoires exposés au cours du débat, sans véritable synthèse ni conclusion. Ceci semble avoir échappé à des lecteurs trop pressés. Mais cela n’a pas échappé à Luc Ferry qui, dans une chronique du 10 novembre dernier au Figaro, rappelle qu’il n’est nullement certain que le réchauffement soit dû à l’augmentation des gaz à effet de serre, que la planète fut au moins aussi chaude qu’aujourd’hui durant une longue période située au Moyen-Age et que depuis 1998 il n’y a plus aucun réchauffement climatique. Citant un ouvrage récent de Jean Staune(7), Luc Ferry souligne que Jean Jouzel ne nie nullement la réalité de ce plateau et avoue que s’il devait durer encore dix ans « c’est Courtillot et les climatosceptiques qui auraient raison ».


Il est intéressant de constater que ceux qui ont, à mes yeux, la vision la plus lucide et la plus raisonnable du fond de ce débat sont désormais des spécialistes des sciences humaines et sociales : géographie, sociologie, histoire des sciences, philosophie. Je n’ai pas la place de reprendre ici une analyse que j’ai entamée ailleurs(8) et que j’ai retrouvée dans plusieurs livres, analyse qui souligne les aspects dogmatiques et quasi religieux de la tournure prise par ce débat, qui échappe largement à la rationalité et aux scientifiques. On en trouvera des éléments par exemple dans les livres de S. Galam, V. Anger, B. Rittaud, J. Staune et dans des articles de H. Atlan et P.H. Tavoillot (« la nouvelle idéologie de la peur »). En réponse à l’envoi que je lui faisais de l’article de Luc Ferry, Alain Carpentier, l’un des principaux rédacteurs du rapport de l’Académie et son président depuis ce premier janvier 2011, m’écrivait : « Cher Ami, Merci pour la Tribune de Luc Ferry.


L’argumentation est claire, solide, convaincante(9). » Seule l’observation de la « vraie » nature et non pas des projections informatiques, douteuses au vu des incertitudes restantes tant dans les observations que dans les modèles physiques et numériques, permettra de trancher (ou de trouver une autre cause qui ne serait ni le Soleil ni les gaz à effet de serre…). Des physiciens du Soleil éminents, comme K. de Jager, pensent que le Soleil passe de manière irrégulière par trois états que j’appellerai fort, moyen et faible. Nous venons de passer de l’état fort, qui avait prévalu pendant trois décennies, à l’état moyen. De Jager pense que nous pourrions tomber dans l’état faible vers 2060. Le dernier état faible a correspondu au fameux minimum de Maunder des taches solaires et au coeur du Petit Âge Glaciaire. On verra bien, mais en attendant suggérer un léger refroidissement pour les quelques décennies qui viennent n’est décidément pas déraisonnable.".


Vincent Courtillot


A propos de Vincent Courtillot, lire aussi :

- Vers un rafraîchissement, Le Figaro du 8 février 2011 : http://vincentcourtillot.blogspot.com/2011/02/vincent-courtillot-et-le.html

- Rencontre avec un géoscientifique et citoyen engagé : Vincent Courtillot (par Véronique Anger. 29/09/2010) : http://www.agoravox.fr/tribune-libre/article/rencontre-avec-un-geoscientifique-82004


Plus d'infos sur :

- L'Institut de Physique du Globe de Paris (IPGP) : http://www.ipgp.fr/index2.php?Largeur=1366

- Meteorological Office britannique : http://www.metoffice.gov.uk/hadobs/hadcrut3/diagnostics/global/nh+sh/


(1) Claude Jaupart, professeur à l’université Paris-Diderot, succède à Vincent Courtillot qui dirigeait l’IPGP depuis 2004.

(2) Ce point de vue est défendu par certains thermodynamiciens qui font remarquer que la somme de deux températures n’est pas une température, au contraire de la somme de deux volumes qui est bien un volume : c’est la différence subtile entre grandeurs intensives et extensives que l’on apprend au début d’un cours de thermodynamique.

(3) On notera l’absence de corrélation entre les phases de croissance et de décroissance de la température et l’évolution monotone des gaz à effet de serre.

(4) Notre équipe, animée par Jean-Louis le Mouël, comprend aussi Elena Blanter, Vladimir Kossobokov et Mikhail Shnirman, chercheurs de l’International Iinstitute of Earthquake Prediction Theory and Mathematical Geophysics de Moscou invités régulièrement à l’Institut de Physique du Globe.

(5) Nos réponses aux deux séries de critiques principales sont accessibles sur :

http://www.clim-past-discuss.net/6/C342/2010/cpd-6-C342-2010-supplement.pdf

http://www.clim-past-discuss.net/6/C345/2010/cpd-6-C345-2010-supplement.pdf

(6) Communication écrite à l’auteur.

(7) La Science en otage. Jean Staune. Presses de la Renaissance, 2010.

(8) Nouveau Voyage au Centre de la Terre. Vincent Courtillot. Odile Jacob, 2009.

(9) Communication écrite à l’auteur.


lundi 7 février 2011

SERGE GALAM : « LA PEUR EST LE PLUS MAUVAIS MOTEUR D’ENSEIGNEMENT QUI SOIT ! ».

Par Véronique Anger-de Friberg (Les Di@logues Stratégiques, janvier 2011)


Serge Galam*, directeur de recherche au CNRS, est physicien, théoricien du désordre et inventeur de la sociophysique. Il travaille sur la propagation démocratique d’opinions minoritaires, le phénomène des rumeurs, les effets du mensonge et de l’opposition systématique dans la formation de l’opinion publique, le soutien passif au terrorisme, les dictatures démocratiques, la formation des coalitions et la nature millénariste du réchauffement climatique.

Véronique Anger : Vous êtes l’inventeur de la sociophysique, en langage simple, de quoi s’agit-il exactement ?

Serge Galam :La sociophysique repose sur ce postulat provocateur : dans certaines conditions, les humains se comportent comme des atomes sans qu’ils soient pour autant réductibles à des atomes. Il n’est pas question ici de déterminisme, d’ordre parfait, de systèmes purs et homogènes, mais bien d’aléatoire, de probabilités, de chaos, de désordre[1], de défauts, d’impuretés, d’hétérogénéités,… en d’autres termes, tout ce que l’on voit dans nos sociétés actuelles. La sociophysique a étendu aux domaines social et politique le concept d’universalité des comportements collectifs dans la matière. Elle y utilise ainsi, en les adaptant, les techniques et les concepts issus de la physique statistique. Elle permet, par exemple, d’identifier certains aspects surprenants des dynamiques d’opinion dans la formation des peurs collectives.

VA : La sociophysique est-elle fiable, et dans quelle situation concrète l’avez-vous « testée » ?

SG : J’ai prédit un certain nombre d’événements politiques comme la victoire du « Non » au référendum sur la constitution européenne (cf. « Quelques prédictions » en fin d’article). La sociophysique aspire à construire des modèles ouvertement simplifiés de la réalité afin d’en faire émerger des mécaniques paradoxales ainsi que des dynamiques contre-intuitives qui, masquées par la multitude de mécanismes complexes et contradictoires à l’œuvre dans la réalité sociale, ne sont pas directement perceptibles ou intelligibles. J’entends par là : tout ce qui résulte de comportements ou d’organisations faisant intervenir des interactions entre individus en groupe, cela dans un contexte politique, social, financier,… Bien que ces modèles produisent des nombres, il ne faut pas prendre leurs conclusions au pied « du nombre », si j’ose dire, mais de façon qualitative avec la mise en lumière de tendances.
Il faut garder à l’esprit qu’il ne s’agit que de modèles, et ne pas verser dans ce que j’appellerai le « péché climatologue » qui consiste, pour un chercheur ou une communauté de chercheurs à prendre « ses modèles » pour la réalité… Cette discipline en est à ses balbutiements. Elle ne prétend pas se substituer aux sciences politiques, à la sociologie ou à la psychosociologie ; elle se situe en complément « franc tireur ». Cependant, une telle démarche pose et soulève de nombreuses questions éthiques et morales, qu’il faut aborder sans faux-semblants. Ce sera un grand chantier épistémologique et philosophique.

VA : Vos travaux sont-ils reconnus par la communauté scientifique aujourd’hui ?

SG : J’ai publié les premiers résultats de mes travaux dans ce domaine dans des revues de sciences sociales internationales à la fin des années 1970, grande époque de la physique de la matière condensée avec ce que l’on appelle les phénomènes critiques et les transitions de phase. Mes confrères considéraient alors les sciences « molles » (par opposition aux sciences « dures », telles que la physique) indignes de leur intérêt. Etudier la société, donc un domaine de la sociologie, revenait à retirer à la physique ses lettres de noblesse…
Tout en poursuivant une carrière de physicien classique, je me suis battu pour faire reconnaître et développer cette discipline en tant que telle et ce ne fut pas une sinécure[2] ! Idée inconcevable il y a seulement dix ans, la sociophysique est devenue aujourd’hui une discipline reconnue par la communauté institutionnelle des physiciens au niveau national et international. C’est aussi mon domaine de recherches à temps plein au CNRS (à l’École Polytechnique).

VA : Dans votre livre, Les scientifiques ont perdu le nord (Plon), vous traitez longuement de l’alarmisme climatique. Qu’est-ce qui vous a amené à vous intéresser à ce débat ?

SG : Le battage médiatique impressionnant, qui a suivi la publication du rapport du GIEC à l’UNESCO à Paris en 2007, a attiré mon attention sur le débat à propos du réchauffement climatique. J’ai commencé par une analyse épistémologique de la climatologie, sur ce qu’est une science, un modèle, une preuve scientifique, une simulation sur ordinateur, une hypothèse, une prédiction. J’ai alors réaffirmé que la science n’est pas démocratique, qu’elle ne se décrète pas et qu’elle ne se décide pas non plus ; ni par consensus, ni à la majorité. Les chercheurs partagent des croyances qui, si elles sont nécessaires à l’orientation de leurs recherches, ne doivent en aucun cas -il faut raison garder- être confondues avec l’établissement de la preuve scientifique de leurs convictions[3]. Contrairement aux évidences, la climatologie n’est pas (encore) une science « dure » capable de prédictions fiables bien qu’elle utilise des techniques scientifiques. Ses échelles de temps caractéristiques étant au minimum d’une cinquantaine d’années, il lui faudra plusieurs siècles pour faire ses preuves.
En parallèle, j’ai également réfléchi aux notions anthropologiques de sacrifice, de culpabilité, de rédemption, et aux failles du système « sauver la planète », ainsi qu’à l’automanipulation qui en découle naturellement et spontanément. Mes modèles de dynamique d’opinion permettent d’expliquer pourquoi et comment le débat sur le réchauffement a abouti, jusqu’il y a un an, à une identification aux thèses alarmistes de la majorité du public, des scientifiques, et des politiques alors que les faits avérés sont insuffisants pour un diagnostic définitif. J’explique dans un article récent, « Public debates driven by incomplete scientific data : The cases of evolution theory, global warming and H1N1 pandemic influenza »[4], comment une minorité extrêmement faible, mais convaincue d’une réalité qu’elle défend comme « la » vérité (même si elle est fausse), face à une majorité d’individus qui n’y croit pas au départ, mais ne se bat pas pour défendre une autre « vérité », finit petit à petit par faire accepter « sa » vérité auprès de presque tous comme « la » vérité. Ce renversement massif d’opinions étant intervenu simplement par le biais d’un débat ouvert et démocratique fondé sur la raison, ce qui est d’autant plus absurde et déroutant du point de vue de la rationalité classique.
La conclusion de mon article est particulièrement dérangeante : lors d’un débat public sur des questions liées à la science, mais avec seulement des résultats partiels non conclusifs d’un point de vue global, la personne qui défend une position honnête s’en tenant donc strictement aux faits établis (en d’autres termes, celle qui ne remplace pas les incertitudes par des certitudes) est certaine de perdre le débat public face à la toute petite minorité d’individus prétendant être certaine d’avoir « la » solution[5].

VA : Si l’on suit ce raisonnement, il faudrait donc mentir pour se donner toutes les chances de gagner ?

SG : Ce qui est paradoxal, et effrayant, c’est qu’il est impossible d’empêcher la propagation du mensonge autrement qu’en mentant soi-même… Ainsi, si le fondement de la lutte contre cette dynamique du mensonge est d’exiger de ne parler que de « certitudes » lorsqu’une théorie n’est pas scientifiquement prouvée et si, dans le même temps, il est impossible d’apporter la preuve inverse pour s’opposer à une « certitude » non prouvée, on est certain de perdre un débat public, démocratique, honnête. La seule façon de le gagner serait d’user des mêmes armes, donc du mensonge, alors que c’est justement cette malhonnêteté-là qui est refusée et condamnée.
Je précise qu’il ne faut pas prendre le terme de « malhonnêteté » au sens littéral, car la majorité des personnes qui défendent une certitude confondent souvent croyance et vérité scientifique et sont de bonne foi. Leur croyance personnelle les pousse à négliger le fait que les données disponibles pour trancher le débat sont incomplètes. Ainsi, dans le débat sur le réchauffement climatique, les 90% de certitude du GIEC ne relèvent pas de la preuve scientifique, mais de l’intime conviction et de l’intuition de ses membres ayant participé au vote de confiance sur cette question. Cela n’a rien à voir avec une statistique de prédiction fondée sur l’observation répétée de confrontations avec la réalité qui, elle, permettrait de construire un degré de certitude solide, comme c’est le cas en météorologie. Ce fameux « consensus » équivaut à 0% de preuve scientifique. Il est clair que si cette preuve existait, la question serait réglée depuis longtemps.

VA : Voulez-vous dire que tout le monde peut se tromper en même temps, si je puis dire ?

SG : Oui, 100% des gens peuvent se tromper, et la sociophysique peut illustrer dans un cadre cohérent ce phénomène contraire à la rationalité classique. L’Homme est coupable de pollution, de gaspillage, d’inégalités sociales, de destructions et j’en passe. Est-il, pour autant, coupable de tous les maux ? Ce n’est pas parce que tous les indices lui sont défavorables aujourd’hui, qu’il est responsable du réchauffement climatique, phénomène qui nous inquiète tant depuis une décennie.
La climatologie est un système d’une grande complexité que les scientifiques sont loin de comprendre et de maîtriser aux plans théorique et expérimental. L’idée qu’un seul facteur (le CO2 par exemple) puisse provoquer un réchauffement ou un refroidissement global est simpliste et totalement aberrante. Seulement voilà, une opinion publique doit pour exister être simpliste, c’est pourquoi il faut aussi remettre en cause son rôle dans les prises de décisions à propos de questions scientifiques liées à des données incomplètes.
De plus, il n’appartient pas aux scientifiques de prendre les décisions, fussent-ils de gentils citoyens responsables… Il relève de la responsabilité des politiques de prendre des décisions, de les assumer, et d’en rendre éventuellement compte, malgré les incertitudes et les risques de commettre des erreurs.

VA : Dans le débat sur le climat, la charge de la preuve est inversée dites-vous… Qu’entendez-vous par là ?

SG : Il est plutôt surprenant que celui qui affirme détenir « la » vérité voit ses paroles prises pour argent comptant quand celui qui réclame une preuve de cette affirmation non démontrée scientifiquement doit, pour être écouté, apporter la preuve que la vérité défendue sans preuve est fausse. Les techniques, la méthodologie, toute notre approche expérimentale et nos constructions théoriques ont été inventées pour prouver l’existence de ce qui existe. En revanche, il est impossible de prouver l’inexistence de ce qui n’existe pas… La preuve ne peut porter que sur quelque chose d’existant.
Dans le débat sur le climat, j’insiste sur le fait que je parle bien d’absence de preuve, et non de doute, à propos de la responsabilité humaine en matière de réchauffement. De même, à propos de la question de savoir si nous sommes dans une phase longue de réchauffement ou de refroidissement. Le doute implique une croyance. Or en termes scientifiques soit j’ai la preuve, soit je ne l’ai pas. Il n’y a pas de place pour la subjectivité dans la validité d’un résultat scientifique. Il est urgent de savoir dire : « scientifiquement, on ne sait pas ». Aujourd’hui je ne dis pas que je doute de la responsabilité humaine, je dis qu’il n’y a pas de preuve de cette responsabilité. C’est un fait, pas une opinion.

VA : Certains « sceptiques » voient un effet bénéfique à l’alarmisme climatique : à force d’effrayer les foules, les climato-alarmistes auraient réussi à faire prendre conscience aux citoyens de l’importance de l’écologie. Serait-ce finalement un mal pour un bien ?

SG : Je ne suis pas convaincu de l’affirmation qui voudrait rendre responsable l’alarmisme climatique de la prise de conscience écologique des citoyens dans leur vie quotidienne. Je dirais que c’est le contraire : c’est parce qu’ils ont pris conscience du rapport à leur environnement et de leurs abus, que les individus sont devenus plus perméables à l’idéologie alarmiste. Je pense qu’il a pris sur ce terreau fertile, mais je doute que l’alarmisme ait provoqué la prise de conscience écologique.
Même en imaginant que l’alarmisme climatique ait permis de sensibiliser les foules, je maintiens que les méthodes employées sont inacceptables. L’humanité progressera dans une gestion raisonnée de son environnement et de son quotidien par la rationalité, la connaissance et la compréhension ; certainement pas par la peur, et surtout pas pour sauver une entité « supérieure »…

VA : Craignez-vous un risque de dérive totalitaire ?

SG : Au plus fort du débat sur le réchauffement climatique, on a pu observer des signes avant-coureurs d’un « réchauffement » social qui aurait pu évoluer vers une dérive totalitaire, un « totalitarisme climatique » imposé par une minorité en mal d’expiation sacrificielle. La crise financière combinée aux hivers froids nous en a sans doute sauvés. Quand les citoyens acceptent d’agir parce qu’ils ont peur et qu’on leur a désigné « le » coupable, ils sont prêts à commettre les pires actes au nom du « bien ». L’Histoire de l’humanité a maintes fois démontré que le mensonge et la manipulation -même pour servir une cause juste- n’ont pas de conséquences positives à long ni même à moyen termes. La peur est le plus mauvais moteur d’enseignement de comportement qui soit. Et elle s’avère d’autant plus destructrice qu’elle devient collective.

* Serge Galam est membre du CREA (Centre de Recherche en Épistémologie Appliquée) de l’École Polytechnique. Il a publié plus d’une centaine d’articles scientifiques originaux dans les meilleures revues internationales avec comité de lecture. Vulgarisateur scientifique, il a donné plus de 200 conférences et séminaires dans le monde entier et a signé de nombreux articles grand public sur ses recherches dans de grands journaux (Le Monde, Libération, Pour la Science, La Recherche, Science & Vie,…) et est l’auteur du livre Les scientifiques ont perdu le Nord. Réflexions sur le réchauffement climatique (Plon, 2008). Ses travaux actuels portent sur le pouvoir de conviction des minorités, le phénomène des rumeurs, la dynamique de formation d’opinion, la formation de coalitions ainsi que sur l’effet des supporters passifs dans l’action terroriste.
___________________
[1] Serge Galam précise (et on ne le sait pas assez) que la physique du désordre a produit des découvertes considérables et extrêmement puissantes depuis une cinquantaine d’années.
[2] « Sociophysics : a personal testimony ». Physica A336 (2004) 49-55.
[3] « Climat : culpabilité et tentation sacrificielle ». Revue 2050, 5 (2007) 83-90.
[4] « Public debates driven by incomplete scientific data : The cases of evolution theory, global warming and H1N1 pandemic influenza ». Physica A 389 (2010) 3619-3631.
[5] « Quand la science hésite, la communication décide ». Constructif (Novembre 2010) 37-39.

Quelques prédictions :

- Victoire du Non au référendum sur la constitution européenne : Serge Galam a pu faire la première prédiction vérifiée d’un événement hautement improbable à partir de ses modèles de dynamique d’opinion : la prédiction de la victoire du « Non » au référendum sur la constitution européenne plusieurs mois avant le vote. Il avait mis en garde dès 2002 sur les risques de l’utilisation du référendum pour la construction européenne même si les sondages lui étaient toujours très favorables.
- Scénario Le Pen au second tour des présidentielles : À partir de ses modèles de votes en 1997, Serge Galam a également prévu comment le Front national pourrait arriver par surprise démocratiquement au pouvoir. Ce type de scénario s'est produit en partie avec un second tour Jacques Chirac/Jean-Marie Le Pen à l’élection présidentielle de 2000.
- Votes à 50/50 : Dès 2004, Serge Galam a prévu que les élections à 50/50 se produiraient fréquemment dans les démocraties occidentales. Elles se sont répétées entre autres, en 2005 en Allemagne, en 2006 en Italie et en 2006 au Mexique et en Tchéquie.
Toutes ces « prédictions » ne prouvent pas que la sociophysique est une science exacte, mais valident le bien-fondé de son approche et justifient la continuation et l’intensification des recherches dans ce domaine très prometteur.
Source : http://www.crea.polytechnique.fr/LeCREA/fiches/Galam.htm

Pour aller plus loin :

- « Mais où est donc passé le réchauffement ? ». Constructif, juillet 2009.

jeudi 9 décembre 2010

Cancun : une empreinte carbone de 20.000 tonnes de CO2 !

Jeudi 09 décembre 2010, 07:48, dépêche AFP

"20.000 tonnes de CO2, soit l’émission annuelle d’un millier d’Américains. Tel devrait être le bilan carbone de 12 jours de conférence de l’ONU sur le climat à Cancun, où plus de 190 pays réfléchissent au moyen de réduire les émissions de gaz à effet de serre.

Deux hôtels de luxe et un autre espace pour les ONG, des autobus qui transportent les 20.000 participants depuis et vers leurs propres hôtels, l’air conditionné, la lumière, les systèmes de communication… Tout a été calculé, a assuré mercredi le ministère mexicain de l’Environnement.

« Nous allons compenser » toute l’empreinte carbone de la conférence qui s’achève vendredi, a promis un responsable du ministère, Manuel Herrero.

20.000 tonnes représente l’émission moyenne par an d’environ 1.050 Américains ou encore 20.000 Philippins.

Le gouvernement mexicain, en coopération avec l’ONG Pronatura, a annoncé qu’il débloquerait des fonds pour des communautés rurales de l’Etat de Oaxaca (sud-est) afin qu’elles conservent 1.400 ha de forêts, efficaces puits à carbone.

Le bilan carbone ne prend pas en compte le transport par avion des délégués, ministres, membres d’ONG et journalistes qui sont venus de plus de 190 pays, des quatre coins de la planète.".

mercredi 1 décembre 2010

Connaissez-vous Claude Allègre, le scientifique ?

Par Véronique Anger-de Friberg pour Les Di@logues Stratégiques (propos de M. Claude Allègre recueillis les 21 septembre et 5 novembre 2010).


N'en déplaise à ses détracteurs, qui redoutent ses prises de position tranchées autant que sa liberté de parole, Claude Allègre* est incontestablement l’un de nos plus grands scientifiques. Reconnu mondialement pour ses travaux sur le volcanisme et l’évolution de l’atmosphère terrestre, sa carrière a été ponctuée par les prix et les honneurs décernés par la communauté scientifique internationale. Portrait d’un homme qui refuse le prêt-à-penser et le sectarisme.


De son enfance à la campagne, Claude Allègre a conservé l’amour de la nature, des sciences naturelles et un grand sens de l’observation. Ses parents enseignants (son père fut professeur de sciences naturelles et sa mère institutrice) lui ont transmis le goût d’apprendre, de comprendre et de transmettre, de même que l’envie de s’engager dans la recherche scientifique. D’une curiosité insatiable depuis toujours, tout l’intéresse (la biologie, la génétique, la théorie de l’évolution, l’histoire, la physique et la chimie, la géographie, la géologie, les sciences de la Terre, les nanotechnologies,...). Au moment de choisir sa voie, il a l’intuition que les sciences sont à un tournant historique : « L’application des connaissances modernes de la physique et de la chimie aux sciences de la nature allait à coup sûr en changer la nature. » se souvient-il. Alors, il décide d’étudier la Terre. Un choix dont ce docteur en sciences physiques spécialiste de la géologie isotopique[1], se félicite encore aujourd’hui, car il l’a conduit aux quatre coins de la planète et lui a fait vivre des aventures et des rencontres passionnantes qui ont « illuminé sa vie » se réjouit-il.


Objectif Terre !

Alors qu’il est chercheur-enseignant à l’université de Paris, puis physicien à l’Institut Physique du Globe de Paris (IPGP), Claude Allègre se passionne pour l’utilisation des méthodes de physique nucléaire appliquées à la géologie (pour dater les roches avec des traceurs isotopiques). Puis est survenue l’une des plus extraordinaires révolutions scientifiques : le débat sur la tectonique des plaques, version moderne de la dérive des continents. Un épisode qui met un point final à près de six décennies de débats… Rappelons simplement qu’en 1910, un météorologue allemand, Alfred Wegener (1880-1930), féru d’astronomie, de géologie et de géophysique, présente une théorie révolutionnaire devant la Société géologique d’Allemagne : à partir de certaines observations (la complémentarité des lignes côtières entre l'Amérique du Sud et l'Afrique), Wegener en arrive à la conclusion que l’Afrique et l’Amérique du Sud auraient été, dans un passé lointain, accolées à l’Antarctique et à l’Australie pour ne former qu’un seul méga continent. Puis, ce bloc se serait séparé en deux parties qui se seraient ensuite éloignées l'une de l'autre, donnant ainsi naissance à plusieurs continents. Une idée séduisante, qui trouve écho chez bon nombre de savants mais reçoit un accueil des plus glacial du père de la sismologie théorique, sir Harlod Jeffreys. Se fondant sur de probants calculs mathématiques, le plus grand scientifique de l’époque réfute la théorie de Wegener et reçoit vite le soutien écrasant de ses pairs. Pourtant, et nous le découvrirons près de 60 ans plus tard, la démonstration de sir Jeffreys est erronée. Si son calcul mathématique est juste, l’utilisation qu’il en a fait pour contredire la théorie de Wegener est fausse…

Une théorie qui réapparaît sur la scène scientifique dans les années 1960, lorsque des chercheurs[2] tentent d’expliquer le mécanisme de dérive des continents qui manquait à l’explication de Wegener. On parle désormais de « tectonique des plaques ». Ainsi, il faudra attendre 1967 pour établir la vérité scientifique grâce à la « théorie synthétique de la tectonique des plaques » soutenue par l’Américain William Jason Morgan, le Britannique Dan McKenzie et le Français Xavier Le Pichon. Bien avant ces chercheurs et bien avant que la vérité n’émerge, Claude Allègre et trois de ses collègues avaient immédiatement pris position en faveur de la théorie de l’expansion des fonds océaniques (1962) et de la tectonique des plaques. Pour avoir refusé d’adhérer au consensus porté par les 5.000 géologues qui réfutent cette théorie, les jeunes chercheurs d’alors verront leur carrière menacée ! Une histoire qui n’est pas sans rappeler le débat sur le climat qui agite la communauté scientifique depuis une dizaine d’années…


Contre les faiseurs de pluie

A l’âge où la plupart d’entre nous préféreraient profiter d’une retraite bien méritée, Claude Allègre avoue être toujours aussi émerveillé par les progrès scientifiques. Il affirme aussi sa détermination à vouloir continuer à se battre contre les « faiseurs de pluie en tout genre ». Comme il l’affirme en ouverture de son livre La science et la vie (Fayard, 2008) : « Je considère que j’ai l’obligation de lutter pour ce que je crois être la vérité, et de dénoncer les impostures. ». Son combat, il le mène aussi à travers plusieurs livres consacrés à l’écologie. En 2010, dans L’imposture climatique ou la fausse écologie[3], il s’attaque aux théories alarmistes sur le réchauffement climatique. Prônant une écologie « réparatrice » plutôt que culpabilisatrice, il ne cesse depuis les années 1980 d’alerter scientifiques, politiques, médias et grand public, sur les grandes urgences écologiques et, en particulier sur les problèmes liés à l'accès à l'eau potable, la pollution de l’eau, des sols et des sous-sols, le traitement des déchets urbains, la surpopulation, la faim, l'éducation, la santé ou la nécessité d’une transition vers les énergies durables. Pour une raison incompréhensible, ses opposants et la plupart des grands médias occultent systématiquement cette partie pourtant fondamentale de son discours. Si vous l’interrogez à ce sujet, il vous dira que cela relève de l’irrationnel : « N’étant ni sociologue, ni psychologue, je vous avoue que je ne comprends toujours pas ces réactions disproportionnées. Il est totalement extravagant de traiter les gens de climato-« sceptiques » et de jeter l’opprobre sur eux. Au cours de ma carrière scientifique –et j’ai collectionné les médailles et les Prix prestigieux- toutes mes recherches ont été motivées par le doute. A chaque fois, je doutais de la théorie qui était au goût du jour et je faisais autre chose. Le doute est inhérent à la science. Quand les générations futures analyseront cet épisode incroyable, elles se diront que notre génération est tombée sur la tête… ».


L’un des plus grands scientifiques français

N’en déplaise à ses détracteurs qui redoutent autant ses prises de position tranchées que la liberté de parole d’un homme qui refuse de se laisser enfermer dans l’esprit de chapelle ou le sectarisme, Claude Allègre est incontestablement l’un de nos plus grands scientifiques. Il fait partie des rares géochimistes à être reconnu mondialement pour ses travaux (méthodes de datation isotopique, système Samarium-Neodyme notamment) autant que pour avoir contribué à la compréhension de la croûte et du manteau terrestres, expliqué leurs interactions, ou pour ses recherches sur le volcanisme et l’évolution de l’atmosphère terrestre. Sa longue carrière a été ponctuée par les prix et les honneurs[4] décernés par la communauté scientifique internationale. Il a été récompensé par l’équivalent du prix Nobel pour la chimie : le prestigieux Prix Craaford de l’Académie royale des Sciences de Suède en 1986. Il a reçu la plus haute distinction décernée par la Geological Society of London : la médaille Wollaston en 1987. Il s’est vu décerner la plus haute distinction scientifique française : la médaille d’or du CNRS, en 1994. Il a aussi reçu la médaille William Bowie remise par l'American Geophysical Union en 1995.

Son parcours professionnel, de même que ses engagements scientifiques et politiques ont de quoi impressionner : ancien directeur du Laboratoire de géochimie et cosmochimie (qu’il a créé à l’IPGP) Claude Allègre a été professeur titulaire à la Chaire des Sciences de la Terre à l’université Paris 7 Denis-Diderot depuis 1970 (il y aura dirigé 55 thèses d’étudiants !). Il en est professeur émérite depuis 2007. Il est aussi professeur émérite à l’Institut Universitaire de France (IUF). Il a enseigné dans les plus prestigieuses universités américaines : Massachussetts Institute of Technology (MIT), California Institute of Technology (Caltech), Berkeley (University of California), Cornell University (New York),... Parallèlement à sa vie de scientifique universitaire, il a dirigé deux des plus importantes institutions françaises consacrées aux sciences de la Terre. Il a été directeur de l’Institut de Physique du Globe de Paris (IPGP) de 1976 à 1986, puis président du plus grand organisme français de recherches appliquées en sciences de la Terre, le Bureau de Recherches Géologiques et Minières (BRGM) de 1992 à 1997. De lourdes responsabilités qui l’opposeront à une administration parfois rigide et déjà peu réceptive à l’idée d’allouer des budgets supplémentaires pour la Recherche.

Dans les années 1980, il découvrira aussi les dures réalités du monde de la politique… Engagé politiquement à gauche (il anime le « Groupe des experts du PS » dans les années 1980) et fidèle en amitié, Claude Allègre sera conseiller spécial (de 1988 à 1992) auprès de son ancien camarade de faculté Lionel Jospin, alors ministre de l’Education nationale. Quelques années plus tard, il acceptera le portefeuille de ministre de l’Éducation nationale, de la Recherche et de la Technologie de 1997 à 2000 dans le gouvernement Jospin.

Tout en déclarant rester un homme de gauche, Claude Allègre affirme aujourd’hui « être guéri de tous les sectarismes et de toutes les chimères idéologiques.[5] ». Dans son camp, justement, certains de ses amis ne lui pardonneront pas d’avoir pris position contre Ségolène Royal aux dernières élections présidentielles, pas plus qu’ils n’apprécieront son « Plaidoyer pour Nicolas Sarkozy[6] » publié dans Le Point du 10 novembre dernier... L’homme a le courage de ses opinions et n’a jamais fait mystère de ses amitiés ni de ses engagements scientifiques ou politiques. Dans La science et la vie, il aura ces quelques mots pour justifier ses bonnes relations avec le président Sarkozy, dont il admire la volonté et l’énergie : « Nous avons, sur certains sujets, des vues différentes, mais elles n’empêchent ni la sympathie ni l’estime réciproques. ». Pour le politique Claude Allègre[7], « Etre de gauche, c'est être moderne, c'est imaginer des solutions avec une certaine générosité sociale, ce n'est pas rester sur le modèle soviétique. ».


Ecologie d’Avenir : réconcilier l’écologie et l’économie

Ces derniers mois, Claude Allègre a consacré beaucoup de temps et d’énergie à créer la fondation Ecologie d’Avenir. Une fondation qui se veut, insiste-t-il, une réponse au manque de communication entre le monde des chercheurs, le monde politique et les entreprises : « Je me suis aperçu qu’il n’existait pas de structure permettant aux entreprises et au monde de la recherche de se rencontrer, que ce soit au MEDEF ou à l’Académie des Sciences. Alors, je souhaite que cette fondation soit un lieu de rencontre et de débat entre le monde de la recherche (le monde académique) et le monde des entreprises. Je veux montrer qu’il est possible de trouver des solutions aux problèmes écologiques grâce à la technologie. Contrairement aux autres fondations écologistes, je ne me sens pas du tout en opposition avec le monde de l’entreprise. J’aimerais que ma fondation soit une force de proposition pour les entreprises partenaires. Je ne veux pas opposer l’écologie et l’économie. Je souhaite, au contraire, faire rentrer l’écologie dans l’économie parce que les entreprises sont créatrices de richesse et, à ce titre, elles sont des actrices de la « croissance verte ». Mais il ne suffit pas de soutenir cette idée pour créer des emplois et de la croissance ! Je crois à cette idée fondamentale que j’ai développé dans mon livre Economiser la planète[8] en 1990. ».

La fondation a aussi une vocation d’information vis-à-vis du grand public : « Nous allons communiquer auprès du public, lancer une publication, alimenter un site internet afin d’y diffuser de l’information (documents techniques, fiches thématiques sur la recherche, publications scientifiques, etc.) et d’y animer un forum de discussion. Nous allons prochainement organiser des conférences ouvertes à tous. ». Sont déjà programmés des colloques sur les problèmes de capture du CO2, la chimie verte, les nouvelles techniques agricoles, les OGM,... Selon la déclaration de la fondation et la promesse de son fondateur, Ecologie d’Avenir ne s’occupe ni du climat ni de politique, mais uniquement de coopération et d’échange entre le monde académique et les entreprises : « L’idée est de réunir des scientifiques, des économistes, des philosophes, des humanistes, des spécialistes des médias ainsi que des acteurs du monde de l’entreprise pour réfléchir ensemble à l’avenir de notre société en développant une nouvelle croissance qui tienne compte à la fois des exigences écologiques et économiques dans le contexte de la mondialisation. Il s’agit de donner un sens aux mots « croissance verte », ce qui demande beaucoup d’efforts en termes d’innovation, pour que cela devienne une réalité ! ».


Une vie consacrée à la Recherche

Si vous interrogez Claude Allègre sur ses ambitions politiques, il vous répondra qu’il s’intéresse à la vie de la cité sans pour autant souhaiter s’impliquer dans une fonction particulière. Voilà qui a le mérite de lever tout doute quant à son retour éventuel au sein d’un quelconque gouvernement… Passionné, d’une énergie débordante et communicative, s’il se jette à l’assaut de multiples projets et combats, il tient à ce que les choses soient claires : pas question de délaisser pour autant la recherche scientifique ! La recherche, c’est toute sa vie. D’ailleurs, il co-dirige toujours à l’IPGP (avec Laure Meynadier) une équipe de chercheurs qui étudie la paléo-océanographie. Comme il l’a écrit très joliment dans Ma vérité sur la planète (coédition Plon/Fayard, 2007) : « J’aime la Terre. Je lui ai même consacré le demi-siècle de ma vie scientifique. ». Tout est dit…


*Claude Allègre est, par ailleurs, membre de l’Académie des Sciences française depuis 1995 dans la section Sciences de l’Univers. Il est également membre de la US National Academy of Sciences (l'Académie nationale des Sciences américaine), membre de la Royal Society of London, membre de la National Academy of Sciences of India, membre de l’Académie des Sciences du Portugal, entre autres… Il a publié de nombreux articles dans de grandes revues scientifiques internationales (cf. ses publications les plus représentatives sur sa fiche à l’Académie des Sciences). Enfin, il collabore depuis de longues années à l’hebdomadaire Le Point et est l’auteur de nombreux ouvrages de vulgarisation scientifique et de livres sur l’écologie, tous best-sellers, parmi lesquels : La science est le défi du 21e siècle (Plon, 2009), Ma vérité sur la Planète (coédition Plon et Fayard, 2007), Ecologie des villes, écologie des champs (Fayard, 1993), Economiser la planète (Fayard, 1990),...



[1] « À l'origine, la géologie isotopique a consisté à utiliser les connaissances concernant la radioactivité afin de dater desroches et des minéraux. Cette discipline, au carrefour de la géologie et de la physique nucléaire, s'est surtout illustrée par ses méthodes de datation absolue. Elle a ensuite aidé à mieux comprendre la paléoclimatologie, les structures et la dynamique interne du globe. Avec les progrès techniques s'est développée l'étude des isotopes stables, qui a donné accès à l'étude fine des grands processus géologiques, avec à la clé la reconstitution de paléoenvironnements. » (Source :Wikipédia).

[2] « L'hypothèse des « mouvements de convection » dans le manteau, émise par Arthur Holmes en 1945, propose un moteur plausible à ces déplacements de continents, mais c'est la compréhension du fonctionnement des fonds océaniques, avec l'hypothèse du « double tapis roulant » formulée par Harry Hess en 1962, qui marque une véritable révolution des sciences de la Terre(…) La tectonique des plaques est parfaitement valable pour les plaques océaniques (ou pour les parties océaniques des plaques mixtes). En effet, les plaques océaniques sont minces et rigides; leurs limites sont très nettes (ride médio-océanique, failles « transformantes » ou zones de subduction). En revanche, les plaques continentales sont beaucoup plus épaisses et moins rigides. Les limites de plaques sont donc beaucoup plus floues, et l'on peut considérer comme limite la suture paléogéographique (l'ancien océan), ou la zone qui se déforme actuellement (dans les cas de l’Himalaya-Tibet, la différence est de plusieurs milliers de kilomètres). ». (Sources : Wikipédia).

[3] Co-écrit avec le journaliste Dominique de Montvalon (Plon, 2010) L’imposture climatique est un best seller, avec 160.000 exemplaires vendus en quelques mois !

[4] Voir Distinctions et Prix sur le site de l’Académie des Sciences.

[5] In La science et la vie (Fayard, 2008).

[6] Titre initial de l'auteur : « Nicolas Sarkozy, ombre et lumière ».

[7] Claude Allègre, sur le plateau de Thierry Ardisson en décembre 2001 au sujet de son livre Les audaces de la vérité.Entretiens avec Laurent Joffrin (Robert Laffont, 2001).

[8] Economiser la planète. Editions Fayard, 1990.


Ce qu’il faut savoir sur la fondation Ecologie d’Avenir

Les objectifs : Rapprocher le monde des scientifiques et celui des entreprises afin de promouvoir une écologie positive. Créer des lieux de réflexion, de débat et d’information, susceptibles d’éclairer les citoyens sur les enjeux et les perspectives qui se profilent pour l’Homme et la société. Cette réflexion doit être fondée sur la science, le savoir et la croyance dans le progrès.

La philosophie et les valeurs : La foi dans l’esprit d’entreprise, l’imagination des Hommes et le progrès. Seuls les progrès de la connaissance et les innovations scientifiques et techniques permettront de résoudre les problèmes qui se posent à la Planète. Non à la théorie de la décroissance économique, aux peurs irrationnelles et aux croyances aveugles. Oui à l’écologie et au développement durable moteurs de la croissance économique, de l’emploi, de l’innovation et de l’épanouissement de l’Homme. Oui à l’émergence d’un nouvel humanisme et d’une nouvelle croissance, une « croissance verte ».

La fondation Ecologie d’Avenir est abritée à l’Institut de France à laquelle est adossée une association (loi 1901) destinée à la mise en œuvre des actions de la fondation. La gouvernance de l’ensemble est assurée par le conseil d’administration présidé par Gabriel de Broglie, le Chancelier de l’Institut et le Comité des fondateurs associant les entreprises, et le Conseil d’orientation présidé par Claude Allègre.

Le site web de la fondation (en construction).


Pour aller plus loin :


- La biographie de Claude Allègre (par l’Académie des Sciences)

- Le site internet (en construction) de la fondation Ecologie d’avenir

- L’Institut de Physique du Globe de Paris

- L’université Denis-Diderot

- Lire aussi la recension de L’imposture climatique ou la fausse écologie « Pour une vraie écologie ! » (Les Di@logues Stratégiques, 28 avril 2010) et l’article « Claude Allègre, hérétique ? » (AgoraVox et Les Di@logues Stratégiques du 5 octobre 2006).