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lundi 1 février 2010

3,5 millions de Français -dont 600 000 enfants- dans un état de précarité


Selon le Rapport mal-logement 2010 de la Fondation Abbé Pierre, 10 millions de Français (1 Français sur 6 dont 600.000 enfants) sont confrontés à la crise du logement, 6 millions de personnes sont en instance d’expulsion. Le coût du logement a augmenté de 23% de 2002 à 2007 et 13% des ménages ne peuvent pas chauffer leur logement à un prix raisonnable.


Ce constat alarmant est celui de la Fondation Abbé Pierre, qui publie aujourd'hui (1er février 2010) son 15ème rapport annuel. La fondation souligne "l'aggravation progressive de la crise du logement qui aboutit à un vrai problème de société".

"En 2010, la France compte 3,5 millions de personnes non ou mal logées, auxquelles s’ajoutent plus de 6,6 millions de personnes en situation de réelle fragilité de logement à court ou moyen terme. Alarmants, ces chiffres mettent en évidence l’ampleur de la crise du logement et les difficultés qu’elle génère pour des ménages toujours plus nombreux.

Parmi les 3,5 millions de personnes qui connaissent une problématique forte de mal-logement, on recense 100 000 personnes sans domicile fixe. Cette estimation de la Fondation Abbé Pierre s’appuie sur une enquête nationale réalisée par l’Insee en 2001 auprès des personnes utilisant des services de restauration et d’hébergement gratuits. Si cette enquête est la première à avoir permis le recensement des personnes sans abri en France, les chiffres annoncés (86 000 personnes sans domicile fixe) semblent en deçà de la réalité.

Pour de nombreux observateurs, les sollicitations du « 115 » (numéro d’urgence sociale) ou encore les niveaux de financement consacrés aux chambres d’hôtel (sur les budgets des villes et des départements) révèlent des besoins conséquents et donc une population sans abri qui atteindrait a minima les 100 000 personnes. À ces personnes sans domicile, qui renvoient aux situations parmi les plus douloureuses, viennent s’agréger d’autres personnes privées de logement personnel, et au total, ce sont plus de 600 000 personnes qui souffrent d’une absence de logement. D’après le recensement général de la population de 1999, 50 000 personnes vivent dans des chambres d’hôtel et 41 400 dans des habitats de fortune (cabanes, constructions provisoires...). Le recours au camping et mobil home constitue aujourd’hui un phénomène nouveau qui concernerait — selon une enquête du CNRS réalisée en 2005 — environ 100 000 personnes.

S’y ajoutent toutes les personnes hébergées par des tiers, dans des conditions de logement difficiles, tant pour les hébergés d’ailleurs que pour ceux qui les accueillent : à défaut d’informations disponibles sur ce public dans l’enquête Logement de 2006, c’est sur l’enquête de 2002 que la Fondation Abbé Pierre s’appuie pour évaluer à 150 000 le nombre de personnes dans cette situation. Enfin, un rapport de la Cour des Comptes publié en avril 2007 et les données actualisées de la DGALN/DGAS (Guide des dispositifs de septembre 2008) et du ministère du Logement permettent d’estimer à 167 000 le nombre de personnes accueillies dans des structures d’hébergement et d’insertion : accueil d’urgence (hors centres d’hébergement d’urgence destinés à l’accueil des sans-abri, afin d’éviter les doubles comptes), CHRS, résidences sociales (hors maisons-relais), centres d’accueil pour les demandeurs d’asile, places financées grâce à l’Allocation logement temporaire (ALT)...

Aux 600 000 personnes privées de domicile personnel s’ajoutent plus de deux millions de personnes qui vivent dans des conditions de logement très difficiles."

Extraits du rapport mal-logement 2010. Source : Fondation Abbé Pierre : http://www.fondation-abbe-pierre.fr.

mercredi 6 janvier 2010

LES FRANÇAIS ET LA CRISE : LA PERCEPTION N’EST PAS LA REALITE

Dans l’un de mes récents fils de discussion sur Facebook, j’interrogeais les membres de mon groupe sur le mal-être des Français, évoquant le paradoxe entre le taux de natalité le plus élevé d’Europe (2 bébés par Française) et la morosité ambiante. Je dépeignais ces "Français moyens" (parmi lesquels de nombreux propriétaires ou accédant à la propriété, possesseurs d’au moins 2 autos par foyer, salariés à durée indéterminée dans la même entreprise depuis des années, parents d’enfants étudiant en enseignement supérieur, partant en vacances à Noël, l’été et à Pâques, se ruant dans les boutiques aux périodes de soldes,etc) qui, sans être directement touchés par la crise, semblaient pourtant déprimés en permanence, et ce, en dépit d’une amélioration de leur pouvoir d’achat. Je me questionnais sur le décalage entre perception et réalité...

Et bien, j’ai une réponse cohérente et tout à fait intéressante à vous soumettre. Invité de l’émission les 4 Vérités sur Télématin (France 2/TV5 Canada) ce matin, Gérard Mermet, sociologue, auteur de "Francoscopie"(1), une étude sur le comportement de consommation des Français, répondait aux questions posées par Roland Sicard(2). Voilà un résumé des thèmes qui nous intéressent :

Le pouvoir d’achat a baissé :
« Les Français affirment que leur pouvoir d’achat a baissé ou va baisser dans les 6 prochains mois en moyenne, et ce n’est pas le cas en moyenne. En 2009, on peut dire, d’ores et déjà, que le pouvoir d’achat aura connu une très légère hausse en moyenne avec une consommation qui se sera très bien maintenue, +0,7 %, une inflation en baisse et un taux d’épargne en plus qui aura augmenté. Que le pouvoir d’achat ait baissé peut être vrai pour un certain nombre de Français qui sont vulnérables à la crise, mais ce n’est pas vrai en moyenne. ».

L’argent(1) est au centre de tout :
« On parle plus facilement de l’argent, de l’argent des autres, on en parle pour le fustiger, pour dire qu’il est excessif, on l’a fait pendant la crise pour parler des bonus, des salaires des patrons ou autres avantages de retraite… et renforce encore ce sentiment d’inégalité et d’injustice entre ceux qui ont tout et ceux qui ont le sentiment d’avoir rien si ce n’est rien du tout. ».

La méfiance à l’égard des élites :
« Dans notre société, il y a une difficulté de s’écouter, de s’entendre, de se comprendre. On l’a vu à l’occasion de la grippe A par exemple, quand les pouvoirs publics affirme quelque chose, immédiatement une politique s’installe pour savoir s’ils ont raison et s’ils ne disent pas des choses contraires à la vérité… Cette suspicion ne facilite pas le « vivre ensemble » et nous sommes dans une sorte de « non-société » aujourd’hui et il va falloir rétablir cette confiance, ce lien entre les « vraies gens » comme on dit et les élites, en tous les cas les acteurs économiques, politiques, de notre société. ».

A propos de l’identité nationale française :
« Il y a une grande quête sur l’identité nationale chez les Français qui ne savent plus à quoi ils appartiennent, est-ce qu’ils appartiennent au « microlocal », la commune, le quartier, l’immeuble qu’ils habitent ou, au contraire, à quelque chose qui les dépasse beaucoup plus qui serait l’Europe ou l’ensemble de la planète. Donc, il y a des niveaux d’appartenance qui restent à définir et nous sommes, je le disais, dans une « non société » dans laquelle les systèmes de valeur ne sont plus suffisamment communs pour que chacun puisse inscrire sa propre vie dans ces systèmes de valeur. ».

La famille reste centrale :
« Contrairement à ce qu’on a beaucoup dit, la famille n’a pas disparu, au contraire, elle sort renforcée de cette période de difficulté, de transition, de crise. J’ai l’habitude de dire : quand c’est dur dehors, il faut que ce soit doux dedans… et les Français essaient de se fabriquer un nid, un refuge, un cocon dans lequel ils se sentent bien et c’est sans doute une explication au taux de natalité plus élevé en France que dans d’autres pays. ».

Le taux de natalité plus élevé que dans le reste de l’Europe :
« Précisément parce que, face à un monde que l’on ne comprend pas, on a envie de créer un petit monde à soi que l’on connaît bien, dans lequel on a confiance et dans lequel on vit. Cela explique que la famille soit aujourd’hui au centre de la vie des Français. ».

Dans une interview au Monde du 14 septembre 2009, le sociologue -qui a, par ailleurs, établi une typologie d’une « France à 3 vitesses face à la crise » en distinguant les « tranquilles » (fonctionnaires, retraités…), les « agiles » (jeunes diplômés capables de rebondir…) et les « fragiles »- se disait : « persuadé que le premier groupe s’est étoffé au cours des derniers mois. Une très grande majorité de Français passe entre les gouttes. Et beaucoup se sont rendu compte que leurs inquiétudes étaient un peu vaines. ».
Il récidive, un tantinet provocateur, dans le même quotidien, le 26 décembre 2009 : « La crise, mais de quelle crise parle-t-on ? Cela fait trois ans que l’on a habitué les Français à une situation de misérabilisme sur la baisse du pouvoir d’achat et des revenus. Et on semble découvrir que la crise ne commencera vraiment que demain matin. Il n’y pas eu de baisse de pouvoir d’achat disponible en 2007 (et) on risque de s’apercevoir que ce sera encore le cas en 2008. ».

A la lumière de cet éclairage, le mystère du paradoxe français apparaît sous un jour nouveau, notamment ce sentiment de précarité ressenti par tant de mes concitoyens. Voilà donc une prise de conscience positive, qui pourrait signifier une reprise de confiance, voire la rupture de ce cercle vicieux ! Quand la perception ne correspond pas à la réalité, il est de notre devoir de nous remettre en question, de relativiser nos émotions, nos frustrations et nos perceptions, en essayant au moins d’analyser les faits(3) de manière plus objective.

Cela étant dit, je pense tout de même qu’il pourrait être utile d’ouvrir la réflexion sur l’injustice sociale, un sujet qui me titille les neurones depuis un bout de temps ! Et si je choisis de parler d’injustice sociale et non d’inégalité sociale, c’est simplement parce que la population ne ressent pas d’injustice vis-à-vis d’un sportif ou d’un artiste qui engrangent des dizaines de millions d’euros par an. En revanche, le sentiment d’injustice est très fort lorsque les Français découvrent les rémunérations indécentes des traders ou des dirigeants des grandes entreprises...

Il existe une réelle rupture entre le cercle ultra fermé de ceux qui détiennent le pouvoir économique et politique, et le reste des Français. A commencer par les cadres, qui pensent logiquement avoir droit d’accéder un jour aux postes ultimes (notamment de cadres dirigeants de PME, de cadres sup et de cadres dirigeants de grandes entreprises) mais qui n’y parviendront jamais.

L’échec du système économique devrait nous sauter aux yeux quand le rêve d’entreprendre disparaît au profit de l’accumulation de richesses. Par le passé, l’entrepreneur pensait : « Je vais fonder mon entreprise et je serai riche ! ». Aujourd’hui, la question de la réussite économique se résume à : « Comment vais-je faire du fric ? ». Une des explications à cette dérive, c’est l’abandon progressif par le système bancaire de sa mission essentielle d’investir dans le capital risque et de financer les entreprises. Pour sortir du marasme, les Etats ont refinancé les banques mais, au sortir de la crise, les banques, elles ont refusé de refinancer l’économie réelle au motif fallacieux que c’était là le rôle de l’Etat en période critique.

Alors, certes, on peut constater que les Français n’ont pas vraiment de raison de se plaindre si l’on considère les indices statistiques du coût de la vie. Cependant, il semble de plus en plus compréhensible qu’ils se révoltent (sans réussir vraiment à cerner les causes de leur malaise) face à un système qui récompense les membres d’un cercle auquel ils n’auront jamais accès et creuse un fossé toujours plus grand entre la France "d’en haut" et celle "d’en bas"…


(1) Voir « Francoscopie 2010. Les Français au quotidien » (éditions Larousse, octobre 2009).

(2) Pour voir l’interview de Gérard Mermet en intégralité sur TéléMatin : http://telematin.france2.fr/ Cliquer sur TéléMatin puis sur : Intégrale du 6 janvier 2009 et enfin sur : 4 Vérités du 6 janvier 2009.

(3) Une étude OCDE d’octobre 2008 montre que si la pauvreté et les inégalités ont globalement progressé dans le monde occidental depuis 20 ans, elles sont restés stables en France. Les revenus annuels des 10% de Français les plus pauvres s’élèvent en moyenne à 9.000 dollars (en parité de pouvoir d’achat entre des pays qui n’ont pas la même devise). Ce chiffre est supérieur de 25% à la moyenne OCDE. Les 10% de Français les plus riches gagnent 54.000 dollars par an en moyenne, équivalente à la moyenne observée dans l’OCDE. Depuis 1985, les inégalités entre les salaires bruts masculins à temps plein ont diminué de 10% en France alors qu’elles ont augmenté de 20% en moyenne dans le reste de l’OCDE.
Sur la période 1985-2005, le taux de pauvreté (proportion de personnes sous le seuil de pauvreté, la moitié du revenu médian dans un pays donné) a augmenté dans les deux tiers des pays de l’OCDE sauf la France, la Belgique, le Danemark, l’Espagne, les États-Unis, la Grèce, le Mexique et le Portugal. Le nombre de personnes ayant connu des périodes de trois ans ou plus sous le seuil de pauvreté est également deux fois moins élevé en France que dans les autres pays de l’OCDE en moyenne.