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dimanche 18 avril 2010

"NOON MOON" DE PERCY KEMP : AU NOM DES BONNES INTENTIONS…


L’éruption du volcan islandais l'Eyjafjöll, qui plonge l’Europe dans le chaos et fait ressurgir chez certains les peurs millénaristes de fin du monde, me semble une bonne opportunité de vous parler d’un livre original, Noon Moon, le dernier titre de Percy Kemp.

L’un des maîtres du roman d’espionnage fait feu de tout bois dans cette intrigue mêlant terrorisme et géopolitique avec en toile de fond l’explosion programmée du volcan de Yellowstone…

Ecrivain britannique d’origine libanaise résidant en France, cet ancien chercheur-enseignant, assistant de l’historien André Miquel(1) au Collège de France est aussi un spécialiste reconnu du renseignement stratégique.


Les malaises de l'homme moderne

Les amateurs de Percy Kemp ont compris depuis longtemps que, chez lui, l’espionnage n’était qu’un prétexte pour décrypter les grands grands enjeux géopoplitiques actuels. Depuis que le monde -avec la chute du Mur, la fin de la guerre froide, puis le traumatisme du 11 septembre- a perdu ses repères en même temps que ses illusions, l’équilibre des forces entre Etats dominants et Etats dominés semble de plus en plus instable.

Sur fond de menaces terroristes et d’éco-religion, d’opposition entre dialectiques occidentale et orientale, Noon Moon(2) traite des nouveaux rapports de forces qui mettent en danger la suprématie de l’Occident, mais aussi du décalage entre les actes et les beaux discours, du sens-de l’essence des mots, de la foi et du fantasme de la pureté des idées, de notre relation à la vérité et au mensonge, de l’idéalisme et de l’innocence, du réel et de l’idéel, de la manipulation des masses et de la révolte, de la cupidité et de l’égo, de la démocratie et du pouvoir, des certitudes et des croyances, de la peur et de l’altruisme, de l’identité et de la dualité culturelle. Autant de questionnements traduisant le malaise de l’homme moderne, qui font écho aux grandes interrogations politiques ou philosophiques d’aujourd’hui vis-à-vis de systèmes de pensée antagonistes où les extrêmes se heurtent non seulement dans le choc des civilisations mais peut-être-être aussi, comme semble le croire Percy Kemp, dans le choc des générations.


La haine du réalisme ?

Ecrivain anglo-arabe, s’exprimant avec talent dans une langue tierce -le français-, Percy Kemp se plaît à observer qu’il appartient, par son père, à la configuration de pouvoir « dominante » et, par sa mère, à la configuration « dominée ». Un thème récurrent dans ses écrits, de même que la pureté des idées ou des mots (« Il avait perdu la foi en les mots ». « George Orwell aura finalement eu raison : « La guerre est la paix ! La liberté est esclavage ! L’ignorance est force ! ») ou les paradoxes du langage (« Il ne suffit pas de partager la même langue pour partager les mêmes valeurs »). Dans un style littéraire, d’une plume parfaitement ciselée, l’humour bristish à fleur de mots, l’auteur évoque dans la première partie du livre ses questionnements à travers Alik Agaïev, personnage aussi inquiétant que torturé, ponctuant son monologue de références aux philosophes de la Grèce antique, mais aussi de quelques grandes pensées contemporaines que l’on doit à Gramsci ou à Nietzsche.

Kemp-Agaïev poussera son raisonnement jusqu’à l’absurde dans sa confrontation avec Zandie, otage britannique retenu hors du temps et du monde libre, qui peinera à résister à l’influence de cet idéaliste machiavélique. En fait de dialogue, il s’agit davantage d’une quête intérieure de Percy Kemp et, si Agaïev utilise son otage un peu à la manière d’une chambre d’écho, sans doute l’auteur utilise-t-il le ravisseur-espion pour tenter de trouver ses propres réponses… Il prononcera cette phrase, à mon sens, très juste : « Nos idées façonnent notre perception(…) A croire que nos certitudes ne reposent jamais que sur des croyances. ».

La seconde partie se déroule sur fond d’assassinats terroristes. Des fondamentalistes islamistes visent des chefs musulmans prônant un Islam modéré, des attentats sont fomentés par des activistes écolomaniaques et kamikazes dont l’ambition est de déstabiliser les démocraties occidentales en s’attaquant aux Etats-Unis. Et si des éco-religieux, chantres de la décroissance économique et de l'anti-capitalisme, parvenaient à commettre un acte terroriste d’une ampleur telle qu’il réduirait en cendres la puissance d’une Amérique du nord à l’arrogance insupportable ? Et s’ils réussissaient à changer la face du monde en remenant ces « maîtres du monde » deux siècles en arrière ? A côté du désastre écologique et humanitaire qui s’annonce, le nuage de cendres de l'Eyjafjöll ferait figure d’épiphénomène…

Kemp-Agaïev semble se délecter à l’idée d’un monde dont seraient exclus les Etats-Unis… mais la nature ayant horreur du vide, et la nature humaine étant ce qu’elle est (comprendre : avide de pouvoir et de richesses au point de piller son propre pays au nom de sa cupidité : « A chaque fois que l’homme a eu à choisir entre devenir meilleur et avoir de meilleures conditions de vie, il a préféré améliorer ses conditions de vie ») qui sait si, à la superpuissance d’hier d’autres superpuissances ne risqueraient-elles pas, elles aussi au nom des bonnes intentions et de l’idéologie (« érigeant la démocratie en dogme »… ou en voulant imposer leur religion totalitaire à la planète entière...), de causer autant de dégâts sinon plus ? Kemp ne fait-il pas dire à son maître-espion, citant la prophétie de Darius dans Les Perses, la tragédie grecque d’Eschyle : « Quand un mortel s’emploie à sa propre perte, les dieux s’empressent de l’y aider. » ?

Noon Moon est bien plus qu’un thriller, c’est aussi un essai politico-philosophique de grande qualité plus que jamais d’actualité. Et, que l’on croit ou non à la vraisemblance de ce scénario-catastrophe, cette histoire devrait réjouir aussi bien les lecteurs de thriller et d’espionnage que d’essais de géopolitique.


(1) André Miquel a tenu la chaire de langue et littérature arabes classiques au Collège de France, de 1976 à 1997.

(2) Noon Moon de Percy Kemp (Le Seuil, 2010). 430 pages. 21€. Découvrir le blog associé au livre. Lire aussi les interviews de Percy Kemp dans Les Di@logues Stragégiques (2002-2006).


Percy Kemp a publié une cinquantaine d’articles sur des sujets divers, allant de l’Islam à l'espionnage. Il est l’auteur de deux essais : Territoires d'Islam (Paris. Sindbad. 1982), Majnûn et Laylâ, une histoire d'amour fou (en collaboration avec André Miquel. Paris. Sindbad. 1984) et de plusieurs romans littéraires ou d’espionnage : Musc (Albin Michel, 2002), Moore le Maure (Albin Michel, 2001), Le système Boone (Albin Michel, 2002), Le muezzin de Kit Kat (Albin Michel, 2004), Et le coucou dans l’arbre, se dit de l’époux (Albin Michel, 2005), Le vrai cul du diable (Le Cherche Midi, 2009) et Noon Moon (Le Seuil, 2010).

samedi 17 avril 2010

L’EVOLUTION DES ESPECES N’EST PAS UN LONG FLEUVE TRANQUILLE…

« IL EST DEVENU DIFFICILE DE REFUSER L’HYPOTHÈSE QUE CE SONT DES ÉRUPTIONS VOLCANIQUES RARES ET EXTRÊMES QUI SONT RESPONSABLES DE CES MOMENTS OÙ SE RÉORIENTE COMPLÈTEMENT L’ÉVOLUTION DES ESPÈCES, OÙ C’EST LE PLUS CHANCEUX PLUTÔT QUE LE MIEUX ADAPTÉ QUI SURVIT. ». VINCENT COURTILLOT, GÉOPHYSICIEN, DIRECTEUR DE L’INSTITUT PHYSIQUE DU GLOBE DE PARIS.

Avant de semer la pagaille chez les climato-alarmistes, Vincent Courtillot s’était penché sur les causes de l'extinction en masse des espèces, ce qui a quelque peu contrarié les adeptes de la théorie de la météorite censée expliquer la disparition brutale des dinosaures… Et, contrairement aux idées reçues, la disparition des dinosaures ne serait pas due à l’impact d’une météorite, mais plutôt à un « trap » (un mot d’origine suédoise désignant une zone d’écoulement de lave) qui aurait provoqué l’extinction massive des espèces (les chercheurs en ont recensé 6 au total !). Si, comme moi, les volcans et les dinosaires vous fascinent, écoutez la conférence de Vincent Courtillot résumant, avec son habituel talent de vulgarisateur, les travaux menés par son équipe (dont Anne-Lise Chenet, Hélène Bouquerel et Frédéric Fluteau de l’IPGP) :

- Vidéo de la conférence de Vincent Courtillot : Éruptions volcaniques, changement climatique global et évolution des espèces : des dinosaures, de leur disparition et de notre avenir sur cette planète (dans le cadre du cycle « Les défis scientifiques du 21e siècle » filmés en partenariat par le CNRS/ccsd-IN2P3 le 17 janvier 2006).

- Ecouter et télécharger (fichier audio seul) la conférence de Vincent Courtillot : Les éruptions volcaniques et la disparition des espèces (source : Canal Académie, première radio académique francophone sur internet).

« Il y a 65 millions d’années, la terre a connu la plus célèbre de ces extinctions avec la disparition de tous les dinosaures qui avaient régné sur Terre depuis 150 millions d’années (les oiseaux qui en descendent eux ont survécu).(…) Toutes les espèces naissent, évoluent et s’éteignent ou sont remplacées par d’autres. L’extinction est une élément naturel de la courbe de l’évolution. » explique le directeur de l’IPGP dans son exposé. « A la fin de l’ère primaire, disparaissent les dinosaures. L’évolution reprend ensuite de plus belle. Evolution interrompue par des moments différents, catastrophiques. ». Selon M. Courtillot, l’hypothèse de l’impact d’un gros astéroïde (la thèse de la météorite des Alvarez père et fils qui rencontre un grand succès depuis 25 ans), bien que convaincante n’explique pas tout : « Les éruptions des traps, marqueurs de toutes les grandes phases de la tectonique des plaques et de l’anoxie des océans, ont ponctué le ballet de la dérive des continents. Une météorite peut causer un gros impact, mais pas d’extinction. Les éruptions, elles, peuvent provoquer des extinctions massives. ». De plus, la chute de la météorite serait survenue après l’éruption volcanique : « Il y a une corrélation entre l’âge des traps et l’âge des extinctions en masse des espèces » précise-t-il.

L'humanité a connu plusieurs éruptions catastrophiques comme celle du plateau du Deccan en Inde ou du Laki en Islande, qui ont eu des impacts considérables. En Angleterre et en France à la fin du XVIII° siècle, le Laki (1783-1784) a provoqué une véritable catastrophe écologique et humaine en rejetant, dans l’atmosphère, des acides sulfuriques toxiques, du soufre, du chlore, du fluor et du gaz carbonique… avec pour effet de modifier de façon majeure le climat en créant du froid en surface et du chaud en altitude (la stratosphère se réchauffe, mais la chaleur n’arrive pas en bas) ce qui a diminué le rayonnement solaire et plongé tout l’hémisphère nord dans des brouillards acides persistants. Un événement qui a eu des conséquences désastreuses (pic exceptionnel du taux de mortalité pendant plusieurs mois, brouillards acides, pourriture des feuilles, baisse de l’efficacité du rayonnement solaire, refroidissement brutal,…) et sans équivalent depuis 1783 fort heureusement !

Si le grand public connaît surtout Vincent Courtillot à travers ses prises de position « climato-sceptiques modérées » dans les médias, il est important de préciser que son domaine d’action ne se limite évidemment pas à se battre pour le droit au doute scientifique ou à réclamer un vrai débat sur le réchauffement climatique. Scientifique de renommée internationale, M. Courtillot a publié plus de 200 articles dans de grandes revues scientifiques internationales sur le géomagnétisme (découverte des sauts de variation séculaire ou « jerks »), le paléomagnétisme (collision de l'Inde et de l'Asie, formation du Tibet), la tectonique des plaques au Tibet et en Afar (propagation des déchirures continentales), les points chauds et leurs conséquences en terme de dérive des continents et d'extinction en masse des espèces biologiques. Les derniers travaux de son équipe démontrent l'ampleur des éruptions dans les traps du Deccan il y a 65 millions d'années (crise Crétacé-Tertiaire, avec notamment l'extinction des dinosaures) : des coulées de lave de près de 10 000 km3 ont pu se mettre en place en quelques décennies, polluant l'atmosphère avec des vapeurs de gaz sulfureux.

Membre de l’Académie des sciences depuis 2003 dans la section sciences de l’univers, Vincent Courtillotest docteur ès sciences, diplômé de l’université de Stanford (Californie), professeur de géophysique à l’université Denis-Diderot à Paris, et il a enseigné à l’université de Stanford, Santa Barbara et au California Institute of Technology (Caltech). Directeur de la recherche et des études doctorales au ministère de l’Éducation nationale, conseiller spécial du Ministre de l’Éducation nationale, de la recherche et de la technologie (1997-1998), puis directeur de la recherche (1998-2001), il préside depuis 2002 le Conseil scientifique de la Ville de Paris et exerce parallèlement ses fonctions de professeur à l’université Denis Diderot. Principaux ouvrages de vulgarisation : La vie en catastrophes : du hasard dans l'évolution des espèces (Fayard, 1995) ou Nouveau voyage au centre de la Terre (Odile Jacob, 2009).