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jeudi 22 avril 2010

La dernière Croisade… Le livre made in Facebook. Par Nicolas Grondin, éditeur


La dernière Croisade
Véronique Anger
L'Arganier 2009. 15 €

"Une création intellectuelle tangible, dans l’économie réelle, réalisée en direct sur le virtuel de leur mur.". Nicolas Grondin, éditeur.


Pari réussi(1) ! Le buzz sur la blogosphère et les réseaux sociaux sont beaucoup plus efficaces que les services de presse croulant sous les nouveautés, qui ne s'intéressent qu'aux "grosses machines" à vendre des livres... Nous avons appliqué cette maxime d'André Schiffrin : "Notre rôle est d'être contre-cyclique. C'est précisément quand tout le monde est d'accord qu'il faut commencer à se poser des questions" (Le contrôle de la parole. La Fabrique, 1999) et le public a suivi...


Article reproduit avec l'aimable autorisation de Nicolas Grondin. Source : site web des éditions L’Arganier, Un arbre au seuil du désert.



"Je ne sais pas si c’est une première, si c’est LE premier livre strictement issu d’une relation Facebook. Peut-être. Mais au fond, je m’en tamponne, cela a été une expérience édifiante à de nombreux égards et oui, tout s’est construit sur ce réseau.

Partons du début.
Je ne suis pas un geek, loin s’en faut. Un poil ours, passéiste et rétrograde, même. Ce n’est que tardivement que je me suis intéressé personnellement aux réseaux sociaux du Web. Jusqu’au début de 2009, ça représentait pour moi un bizarre phénomène réservé aux drogués de l’écran, potentiellement dangereux pour mon intimité, vu l’espionnite aiguë de nos sociétés mercantiles.
Et puis, deux amis auteurs m’ont convaincu qu’il y avait quelque intérêt à faire sa «page» sur un réseau comme Facebook. Autant prendre le plus célèbre, n’est-ce pas ? Après tout, je passe déjà mes journées devant un écran pour des raisons professionnelles ; et ce que l’on va savoir de moi ne sera que ce que j’y livrerai. Bon… Je me suis fendu, à tâtons, d’un «mur» en remplissant les «infos» puis… enfin, vous connaissez le processus, puisque vous lisez ce texte.
Comme tout le monde, une fois connecté aux deux amis en question, j’ai cherché d’autres contacts avec une vague idée : constituer un petit réseau de gens intéressés de près ou de loin par le Livre, son actualité, ses soubresauts, éventuellement mon actualité éditoriale, etc. Donc, je cherchais des auteurs, des collègues, des lecteurs, des illustrateurs, des libraires… De clic en clic, ma foi, la chose s’est un peu étoffée. Je découvrais que le Livre était bel et bien présent, tant en qualité qu’en quantité, sur le réseau francophone au moins.

Nous sommes en septembre 2009, je dois être connecté depuis deux mois environ. Je tombe un jour dans la liste d’amis d’un ami — comme nous le faisons tous, sans doute —, sur Patrick de Friberg, que je ne connais que de nom pour l’avoir vu en librairie sur quelques couvertures. Je fais ma demande gentiment, comme pour les autres, sans le moindre dessein. Je découvre qu’il réside au Canada : ah ! ivresse de l’abolition des distances et de la communication instantanée par-delà les océans… Lisant sur son mur quelques interventions pertinentes d’une certaine Véronique Anger-de Friberg, dont je découvre qu’elle est son épouse, mais surtout un auteur, une éditrice, une Numide — mon mot pour ces nègres littéraires qui font un boulot de Romain. Lors je fais ma demande itou. Au fil des statuts des uns et des autres, je découvre avec intérêt quelques articles de Véronique sur ce qu’elle appelle l’Écolomania. Je ne sais plus exactement comment les choses se sont emmanchées, ni ce que j’ai pu écrire en commentant ceci ou cela : «les paroles s’envolent, les écrits restent», rien n’est moins vrai sur le réseau. Toujours est-il que Patrick, par message personnel FB, m’informe que Véronique met la dernière main à un manuscrit autour de cette question. Le sujet du livre n’étant pas le propos direct de cette histoire, je ne m’étendrai pas.
J’avais supposé évidemment que cette fenêtre sur la toile où je m’affichais en tant qu’éditeur allait m’attirer un certain nombre de propositions de ce type… Normal, et d’ailleurs sain puisque, après tout, c’est en publiant des manuscrits que je gagne ma vie. CQFD.
Je prends donc contact avec Véronique — par message perso FB, toujours — qui me confirme que oui, son travail est quasiment terminé et qu’elle n’est pas contre une publication, si le livre me convient. Alors qu’elle m’envoie son texte, je lui transmet quelques informations sur ma modeste maison et les conditions dans lesquelles elle serait éventuellement imprimée. J’ai l’habitude de ne jamais mentir sur l’état de ma dot avant de passer la bague au doigt. Ma diffusion, notamment, n’est pas la Rolls d’un Albin Michel : nous serons présents en librairie, en FNAC et autres mégastores, mais pas en grandes surfaces, par exemple.

En l’espace de quoi ? une semaine… dix jours peut-être, «l’affaire est dans le sac» comme le filmèrent les frères Prévert.
L'auteur
Le livre est bon, son propos judicieux et bien au centre de la réflexion ambiante (sans jeu de mot), son ton est exactement celui que je veux proposer dans ma collection d’essais, Pertinences. Bien sûr, Véronique ne hurle pas avec les loups, elle va même à contre-courant, mais c’est bien comme ça que je conçois mon rôle d’éditeur. De son côté, Véronique sait avec qui elle s’engage, et elle a quelques exigences. Entre autres que le livre soit en librairie avant la conférence sur le climat de Copenhague ; et qu’il soit disponible en ligne, gratuitement, deux mois après sa parution papier, soit janvier. Aïe, cette volonté-là m’est une violence : j’ai le sentiment que je me coupe l’herbe sous le pied. Cependant Véronique, qui a pas mal réfléchi au livre en ligne, m’assure que cette disponibilité ne devrait pas gêner la vente papier… et puis je veux jouer le jeu numérique jusqu’au bout.
Allez ! Banco, j’envoie un contrat rédigé dans ce sens. Véronique le signe.
Dans ce métier, ni l’un ni l’autre ne sommes tombés de la dernière pluie : nous parlons le même langage, même si nous ne nous sommes jamais vus. C’est une surprise et une première pour moi, instinctif viscéral, qui ai l’habitude de jauger — et d’être jaugé — face à face. À l’exception des échanges d’e-mails nécessaires à l’envoi de documents lourds, et de deux coups de fil, tous nos échanges ont lieu sur Facebook, par message perso, mais aussi sur nos murs respectifs. D’ailleurs, de mon côté, le réseau marche mieux que ma messagerie qui pédale dans le yaourt. Petit à petit, là non plus sans véritable préméditation, nous décidons comme une évidence de ne plus compter que sur le réseau pour la phase déterminante de l’existence d’un livre : sa promotion. Véronique a un lacis serré de plus de trois mille contacts, le mien est beaucoup plus modeste, mais en tout cela fait près de quatre mille.

Alors que je commence la correction et la mise en page, nous allons tester sur nos murs les projets de couvertures. C’est un élément essentiel pour un livre imprimé : sa vitrine, ce qui le distingue des autres sur les tables de librairie. Je vais donc proposer trois ébauches différentes, respectant chacune ma charte graphique, et demander à nos «amis» de donner leur avis, de critiquer, d’éreinter ou d’adhérer à l’une ou à l’autre. Toujours avançant le travail de maquette du texte, je suis les débats, pose des questions, réponds à d’autres. Puisque j’y suis, je teste aussi le texte du verso, premier contact du futur lecteur-acheteur avec le contenu du livre. Les choses s’affinent.
De son côté de l’Atlantique, Véronique entreprend avec quelques amis la réalisation de deux films promotionnels qui seront, eux aussi, mis en ligne et relayés sur nos murs… et celui de nos «amis» qui voudront bien les «partager», selon la terminologie idoine. Un premier est très court, plus une annonce qu’autre chose. Un second est nettement plus élaboré, dans lequel Véronique, face caméra dans leur maison canadienne, avec sa forêt, ses chiens, son bureau, explique son propos.
Le livre est imprimé en offset à 1 200 exemplaires chez Horizon à Gémenos (13), et il arrive comme prévu en librairie dans la semaine du 24, soit dix jours en moyenne avant la conférence de Copenhague qui envahit peu à peu nos médias, à coup de pages spéciales, de reportages «en situation» et autres billevesées complaisantes, Nicolas Hulot sort sur les écrans son pensum culpabilisant, après que Yann Artus-Bertrand ait notablement alourdi son bilan carbone… Bref, l’actualité est au consensus mou sur ces questions, et le livre de Véronique va faire tâche, mais alors tâche de bolognaise sur la chemise immaculée d’un présentateur de JT.

Les débuts sont foutrement difficiles. Le diffuseur est 40% au-dessous des chiffres annoncés, les services de presse — constitués essentiellement à partir du réseau Facebook de Véronique — ne donnent rien, sinon des reprises éhontées des affirmations et démonstrations du livre, non sourcées bien sûr. Éric Zemmour — qui n’est pas encore dans la tourmente de son dérapage à Canal +— cite Véronique quasiment dans le texte sur France2 et RTL, sans faire la moindre mention au livre que je lui ai envoyé et que visiblement il a lu. D’autres journalistes, dont certains «en vue», joignent Véronique pour lui dire qu’ils goûtent fort ce son de cloche différent dans le mièvre concert unanime, mais… qu’ils ne se sentent pas «libres» d’en parler.Chacun en tirera la conclusion qu’il voudra.
L'éditeur
Mais sur Facebook, où le livre est présenté, où le film est mis en lien… le débat est rageur : Véronique se fait insulter, je perds quelques «amis»… Beaucoup néanmoins sont curieux, cherchent le titre, présent en librairie, mais à quelques quatre cent cinquante exemplaires sur l’ensemble du territoire français. Quinze jours encore pour qu’enfin il arrive en Belgique, en Suisse. Quant au Canada, il faudra attendre… mai2010 ! Certes, ce n’est pas vraiment un livre cadeau et bien peu ont dû se retrouver sous le sapin. Là aussi, les manquements de la diffusion, et des libraires qui ne veulent pas commander en pleine période des fêtes, sont pointés sur Facebook par nos nombreux correspondants. L’occasion de lancer quelques débats sur la diffusion dans ce pays.

Puis, Copenhague prend fin. La montagne a accouché d’une souris, aussitôt boulottée par le gras matou de la Real politic… Le ton médiatique commence à changer : certains se demandent si les arcs de triomphe bâtis à la va-vite autour des climato-alarmistes n’étaient un peu prématurés. Comme sur Facebook plus tôt, les positions se radicalisent dans les colonnes et sur les antennes. Le GIEC, hier encore Vatican écolomaniaque, se fissure un peu partout. On donne la parole à des gens qui, hier encore, passaient au mieux pour de doux dingues ; Claude Allègre sort «L’Imposture climatique», chez Plon, en mars2010. Il cite au moins trois fois le livre de Véronique, et indique «La dernière Croisade» dans sa bibliographie.
Nous avons pris la décision, sur proposition de Véronique, de reporter au 15mars la mise en ligne du livre. On ne sait jamais…
Et les ventes décollent doucement. Oh, pas de quoi pavoiser, mais les libraires semblent découvrir qu’ils ont eu en rayon un titre qui donnait, un peu avant la grand-messe danoise, un autre son de cloche. Aujourd’hui «La dernière Croisade» est en ligne, lisible gratuitement et les ventes ne tarderont pas à atteindre les mille exemplaires réels, ce qui, dans le contexte de l’édition française, est loin d’être ridicule.
Et surtout, le discours a changé sur cette question : la foi du charbonnier n’est plus de mise sur la question des bouleversements climatiques. Je ne vais pas jusqu’à avoir la prétention d’y être pour quelque chose. Quoique… Véronique, elle, est persuadée que si ! Néanmoins, cette petite pierre aura enrichi le débat, suscité la polémique et la remise en cause dans le Landernau de nos réseaux. Petite pierre qui a du tomber dans la chaussure de quelques-uns car, puisque début février ma première page Facebook disparaît dans les limbes, «dispersée façon puzzle», comme disait l’autre.

Je considère surtout que j’ai fait le travail pour lequel j’ai choisi ce métier : permettre à une opinion non consensuelle d’être entendue sur l’agora.
Enfin ce texte-ci, en donnant à tous ceux qui ont participé à cette expérience de près ou de loin — par des avis, des commentaires, des conseils, des saillies, des colères, des adhésions — clos en quelque sorte le cycle d’une création intellectuelle tangible, dans l’économie réelle, réalisée en direct sur le virtuel de leur mur.".

Nicolas Grondin, éditeur. L’Arganier, Un arbre au seuil du désert



(1) A titre d'information, le nombre moyen des ventes de la catégorie "essais" est de 153 exemplaires... (Source : Rapport 2008 des chiffres de la culture en France. Télécharger le document PDF du Ministère de la Culture). Lire aussi cet article stupéfiant sur la réalité des chiffres de l'édition : "Flops en stock" (Bibliobs). Lire aussi "Le jeu de l'oie du web éditeur...


Nicolas Grondin s’engage dans les métiers du livre en rachetant, à 26 ans, la Librairie des Arcades à Pont l’Abbé (Finistère) qui fut l’une des librairies associées au festival Étonnants Voyageurs de Saint-Malo. Huit ans et une belle réussite plus tard, il développe avec succès la Librairie L’Atelier (Paris, XX°). Après un passage chez Vilo, Nicolas Grondin prend, en 2001, prend la direction éditoriale des Éditions Carnot, puis en 2004 celle de L’Arganier. Entre 1998 et 2006, il écrit une vingtaine d’ouvrages pour divers éditeurs dont deux polars édités chez Fleuve Noir.


Véronique Anger s’intéresse aux théories sur le réchauffement climatique au début des années 2000 et a écrit une trentaine d'articles (dont « Claude Allègre, hérétique ? » en 2006) sur la montée de ce qui ressemble de plus en plus à une nouvelle intolérance d'ordre religieux. Dans son dernier essai La dernière Croisade. Des Ecolos... aux Ecolomaniaques ! elle tente de décrypter l'écolomania sous l'angle religieux. N'étant pas scientifique, son propos n'est pas un plaidoyer pour ou contre les thèses sur le réchauffement climatique de nature anthropique, mais les questions principales sont : Doit-on accepter sous prétexte de bonnes intentions un nouveau dogme religieux ? A qui profite l'écolomania ? La fin justifie-t-elle les moyens ? Tout savoir sur La dernière Croisade. Présentation vidéo par l’auteur.

dimanche 18 avril 2010

"NOON MOON" DE PERCY KEMP : AU NOM DES BONNES INTENTIONS…


L’éruption du volcan islandais l'Eyjafjöll, qui plonge l’Europe dans le chaos et fait ressurgir chez certains les peurs millénaristes de fin du monde, me semble une bonne opportunité de vous parler d’un livre original, Noon Moon, le dernier titre de Percy Kemp.

L’un des maîtres du roman d’espionnage fait feu de tout bois dans cette intrigue mêlant terrorisme et géopolitique avec en toile de fond l’explosion programmée du volcan de Yellowstone…

Ecrivain britannique d’origine libanaise résidant en France, cet ancien chercheur-enseignant, assistant de l’historien André Miquel(1) au Collège de France est aussi un spécialiste reconnu du renseignement stratégique.


Les malaises de l'homme moderne

Les amateurs de Percy Kemp ont compris depuis longtemps que, chez lui, l’espionnage n’était qu’un prétexte pour décrypter les grands grands enjeux géopoplitiques actuels. Depuis que le monde -avec la chute du Mur, la fin de la guerre froide, puis le traumatisme du 11 septembre- a perdu ses repères en même temps que ses illusions, l’équilibre des forces entre Etats dominants et Etats dominés semble de plus en plus instable.

Sur fond de menaces terroristes et d’éco-religion, d’opposition entre dialectiques occidentale et orientale, Noon Moon(2) traite des nouveaux rapports de forces qui mettent en danger la suprématie de l’Occident, mais aussi du décalage entre les actes et les beaux discours, du sens-de l’essence des mots, de la foi et du fantasme de la pureté des idées, de notre relation à la vérité et au mensonge, de l’idéalisme et de l’innocence, du réel et de l’idéel, de la manipulation des masses et de la révolte, de la cupidité et de l’égo, de la démocratie et du pouvoir, des certitudes et des croyances, de la peur et de l’altruisme, de l’identité et de la dualité culturelle. Autant de questionnements traduisant le malaise de l’homme moderne, qui font écho aux grandes interrogations politiques ou philosophiques d’aujourd’hui vis-à-vis de systèmes de pensée antagonistes où les extrêmes se heurtent non seulement dans le choc des civilisations mais peut-être-être aussi, comme semble le croire Percy Kemp, dans le choc des générations.


La haine du réalisme ?

Ecrivain anglo-arabe, s’exprimant avec talent dans une langue tierce -le français-, Percy Kemp se plaît à observer qu’il appartient, par son père, à la configuration de pouvoir « dominante » et, par sa mère, à la configuration « dominée ». Un thème récurrent dans ses écrits, de même que la pureté des idées ou des mots (« Il avait perdu la foi en les mots ». « George Orwell aura finalement eu raison : « La guerre est la paix ! La liberté est esclavage ! L’ignorance est force ! ») ou les paradoxes du langage (« Il ne suffit pas de partager la même langue pour partager les mêmes valeurs »). Dans un style littéraire, d’une plume parfaitement ciselée, l’humour bristish à fleur de mots, l’auteur évoque dans la première partie du livre ses questionnements à travers Alik Agaïev, personnage aussi inquiétant que torturé, ponctuant son monologue de références aux philosophes de la Grèce antique, mais aussi de quelques grandes pensées contemporaines que l’on doit à Gramsci ou à Nietzsche.

Kemp-Agaïev poussera son raisonnement jusqu’à l’absurde dans sa confrontation avec Zandie, otage britannique retenu hors du temps et du monde libre, qui peinera à résister à l’influence de cet idéaliste machiavélique. En fait de dialogue, il s’agit davantage d’une quête intérieure de Percy Kemp et, si Agaïev utilise son otage un peu à la manière d’une chambre d’écho, sans doute l’auteur utilise-t-il le ravisseur-espion pour tenter de trouver ses propres réponses… Il prononcera cette phrase, à mon sens, très juste : « Nos idées façonnent notre perception(…) A croire que nos certitudes ne reposent jamais que sur des croyances. ».

La seconde partie se déroule sur fond d’assassinats terroristes. Des fondamentalistes islamistes visent des chefs musulmans prônant un Islam modéré, des attentats sont fomentés par des activistes écolomaniaques et kamikazes dont l’ambition est de déstabiliser les démocraties occidentales en s’attaquant aux Etats-Unis. Et si des éco-religieux, chantres de la décroissance économique et de l'anti-capitalisme, parvenaient à commettre un acte terroriste d’une ampleur telle qu’il réduirait en cendres la puissance d’une Amérique du nord à l’arrogance insupportable ? Et s’ils réussissaient à changer la face du monde en remenant ces « maîtres du monde » deux siècles en arrière ? A côté du désastre écologique et humanitaire qui s’annonce, le nuage de cendres de l'Eyjafjöll ferait figure d’épiphénomène…

Kemp-Agaïev semble se délecter à l’idée d’un monde dont seraient exclus les Etats-Unis… mais la nature ayant horreur du vide, et la nature humaine étant ce qu’elle est (comprendre : avide de pouvoir et de richesses au point de piller son propre pays au nom de sa cupidité : « A chaque fois que l’homme a eu à choisir entre devenir meilleur et avoir de meilleures conditions de vie, il a préféré améliorer ses conditions de vie ») qui sait si, à la superpuissance d’hier d’autres superpuissances ne risqueraient-elles pas, elles aussi au nom des bonnes intentions et de l’idéologie (« érigeant la démocratie en dogme »… ou en voulant imposer leur religion totalitaire à la planète entière...), de causer autant de dégâts sinon plus ? Kemp ne fait-il pas dire à son maître-espion, citant la prophétie de Darius dans Les Perses, la tragédie grecque d’Eschyle : « Quand un mortel s’emploie à sa propre perte, les dieux s’empressent de l’y aider. » ?

Noon Moon est bien plus qu’un thriller, c’est aussi un essai politico-philosophique de grande qualité plus que jamais d’actualité. Et, que l’on croit ou non à la vraisemblance de ce scénario-catastrophe, cette histoire devrait réjouir aussi bien les lecteurs de thriller et d’espionnage que d’essais de géopolitique.


(1) André Miquel a tenu la chaire de langue et littérature arabes classiques au Collège de France, de 1976 à 1997.

(2) Noon Moon de Percy Kemp (Le Seuil, 2010). 430 pages. 21€. Découvrir le blog associé au livre. Lire aussi les interviews de Percy Kemp dans Les Di@logues Stragégiques (2002-2006).


Percy Kemp a publié une cinquantaine d’articles sur des sujets divers, allant de l’Islam à l'espionnage. Il est l’auteur de deux essais : Territoires d'Islam (Paris. Sindbad. 1982), Majnûn et Laylâ, une histoire d'amour fou (en collaboration avec André Miquel. Paris. Sindbad. 1984) et de plusieurs romans littéraires ou d’espionnage : Musc (Albin Michel, 2002), Moore le Maure (Albin Michel, 2001), Le système Boone (Albin Michel, 2002), Le muezzin de Kit Kat (Albin Michel, 2004), Et le coucou dans l’arbre, se dit de l’époux (Albin Michel, 2005), Le vrai cul du diable (Le Cherche Midi, 2009) et Noon Moon (Le Seuil, 2010).

samedi 3 avril 2010

« Le nouvel Ordre écologique » de Luc Ferry avait 20 ans d'avance


En ce début de week end Pascal, profitant du beau temps et d’un accueillant transat, j’ai relu Le nouvel Ordre écologique. L’arbre, l’animal et l’homme, l’essai de Luc Ferry édité chez Grasset en 1992 (réédité en Poche essais).


« Dans ce climat religieux, cette atmosphère d’inquisition » pour reprendre les mots de Serge Galam dans son article « Des scientifiques demandent une « police » de la science » (Causeur, 3 avril 2010), je m’aperçois que ce texte avait tout simplement vingt ans d’avance. Un livre couronné du Prix Médicis de l’essai que tout le monde ou presque semble avoir oublié (moi y compris, mea culpa…) en dépit de l’hypermédiatisation à laquelle il avait eu droit à l’époque.


Dans son livre, Luc Ferry s’attache à défendre l’humanisme contre le naturalisme mais, en aucun cas, il ne plaide contre l’écologie (ça, c’est la thèse de ses détracteurs) ; il réclame une écologie respectueuse de la démocratie. Et, sans cautionner en bloc le discours de Luc Ferry, certains mots résonnent en écho au combat mené par les climato-sceptiques d’aujourd’hui (scientifiques ou simples citoyens, dont beaucoup sont écologistes) contre une « éco-religion punitive » non seulement dangereuse mais contre nature…


La France, notamment, s'enfonce dans le sectarisme et la haine de l'autre dans le débat politique et "climatique". Depuis que le monde -avec la chute du Mur- a perdu ses repères (comprendre : un ennemi bien identifié) en même temps que ses illusions, il a fallu trouver d'autres combats. Et si un combat en remplace un autre, quand les extrêmes s'affrontent, ce sont toujours les mêmes forces qui s'opposent en vérité : d'un côté l'anti-occidentalisme par des nantis au ventre plein, chantres de la décroissance économique et de l'anti-capitalisme prônant le fondamentalisme écologique et, de l'autre, la démocratie, la liberté, l'écologie responsable et l'humanisme.


Docteur en sciences politiques, membre du Comité consultatif national d’éthique depuis 2009, Luc Ferry est philosophe et ancien ministre français de l’Education nationale (gouvernement Raffarin de 2002 à 2004). Il a publié une trentaine de livres, dont : Familles je vous aime ! (XO éditions, 2007), L’homme-Dieu ou le sens de la vie ? (Grasset, 1996. Prix littéraire des Droits de l’Homme), Qu’est-ce qu’une vie réussie ? (Grasset, 2002) ou Combattre l’illettrisme (Odile Jacob, 2009), etc.


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Extrait :


« Alors que les idéologies politiques fortes, à l’exception des intégrismes, déclinent partout dans le monde, n’y a-t-il pas là de quoi ranimer les flammes d’un éternel militantisme ? D’autant que la critique de la modernité peut recueillir le fervent soutien des grandes religions, toujours promptes à tancer l’orgueil des hommes, mais aussi l’approbation des néo-fascistes ou ex-staliniens dont les convictions anti-libérales passées ou présentes, refoulées par nécessité plus que par raison, ne demandent qu’à s’investir dans une nouvelle aventure de la politique scientifique.


« Ecologie ou barbarie » : le siècle prochain risque bien de consacrer ce slogan. Autant repérer le faux débat qui menace et la vraie question qui nous attend encore. Le faux débat est simple, on le connaît déjà : « le démocrate vigilant » traite l’écologie de « pétainiste », au motif que son amour de la nature sent beaucoup trop le terroir pour ne pas être quelque peu vert-de-gris. Autre variante : le même démocrate vigilant décèle la réincarnation du gauchisme dans la critique de la civilisation occidentale et l’éloge de la vie frugale des Indiens d’Amérique ou des paysans du Larzac. Soyons clair : le démocrate n’a pas tout à fait tort, loin de là. Il a même raison de nous inciter à réfléchir sur les deux penchants pervers de l’écologisme contemporain, l’un et l’autre animés d’un même mépris de la social-démocratie formelle, l’un et l’autre adossés à une solide tradition dont l’apogée se situa sans doute à la fin des années 30. Mais enfin, on ne saurait ainsi réduire à rien, c’est-à-dire aux seules illusions d’idéologies politiques catastrophistes et catastrophiques, le défi que lance l’écologie à la tradition de l’humanisme moderne. D’autant que la sensibilité écologiste « moyenne », celle de tout un chacun, n’a rien d’extrémiste, ni même d’antidémocratique. Elle relève plutôt de cette esthétique de l’authenticité, de ce souci de soi au nom desquels on revendique volontiers –et pourquoi pas ?- une certaine « qualité de vie ».


Et c’est là, justement, que réside la vraie question. Toute notre culture démocratique, toute notre histoire économique, industrielle, intellectuelle, artistique depuis la Révolution française est marquée, pour des raisons philosophiques de fond, par un éloge du déracinement, ou, ce qui revient au même, de l’innovation –éloge que le romantisme, puis le fascisme et le nazisme n’ont cessé de dénoncer comme fatal aux identités nationales, voire aux coutumes et aux particuliarités locales. Leur antihumanisme, explicite sur le plan culturel, s’est accompagné d’un soui de l’enracinement qui fut propice à l’éclosion d’un formidable attrait pour l’écologie. Pour parodier l’heureuse formule de Marcel Gauchet, « l’amour de la nature » dissimulait (mal) « la haine des hommes ».


Nul hasard, en ce sens, si c’est au régime nazi et à la volonté personnelle d’Hitler que nous devons aujourd’hui encore les deux législations les plus élaborées que l’humanité ait connues en amtière de protection de la nature et des animaux. Et pourtant, comment nier que « la haine des hommes », entendue en un autre sens du génitif, comme mépris cartésien de la nature, et singulièremnt du vivant, ne soit elle aussi une véritable question ? Comment ne pas reconnaître que l’humanisme métaphysique fut, en effet, à l’origine d’une entreprise de colonisation de la nature sans précédent, qu’il s’agit de territoires ou d’êtres vivants, animaux ou « naturels » comme on disait si bien pour désigner les « indigènes » ?


Un humanisme non métaphysique, non tyrannique est-il pensable ? Aurait-il quelque chose d’autre à dire que ce cartésianisme soucieux de faire enfin des hommes les « maîtres et possesseurs de la nature » -ou faut-il nous résoudre à ce retour à la « vraie vie », à la frugalité perdue, à cette Wilderness dont nous abreuvent aujourd’hui le cinéma américains et la philosophie allemande ? Un tel retour signifierait pourtant l’abolition de tout ce que, artificiel en effet, et très dénaturé, nous pouvons aimer dans la culture moderne. La question s’impose donc : la civilisation du déracinement et de l’innovation est-elle, comme il le semble à première vue, tout à fait inconciliable avec la prise en compte du « souci naturel » ? Et, par réciproque, ce dernier suppose-t-il un renoncement aux artifices ? Je ne le crois pas. Encore faut-il, si l’on veut cerner les conditions d’une telle réconciliation, percevoir qu’il est désormais impossible de parler de l’écologie au singulier. Les philosophies qui animent, de façon secrète ou explicite, les diverses sensibilités aux questions d’environnement sont si différentes, voire si opposées, que leur variété même disqualifie les jugements globaux portés pour ou contre l’amour de la nature. Le temps est venu de prendre la mesure de cette complexité, de renoncer enfin aux adversaires fictifs qu’il est trop facile, mais aussi inutile de réfuter.(…)


(…)Dans le tiers-monde ou dans les pays de l’Est, les nécessités du développement économique relèguent au second plan les questions d’environnement. Il y a là une énigme. Car, loin d’être dominées par la seule logique de rentabilité capitaliste ou aveuglées par l’idéologie scientiste censée régir le monde de la technique, nos démocraties libérales suscitent d’elles-mêmes leur propre critique, y compris sous les formes les plus radicales. C’est en Occident que la dénonciation écologiste des méfaits de l’Occident acquiert droit de cité, élabore les arguments les plus sophistiqués, mobilise les sympathisants les plus nombreux. Et le paradoxe est d’autant plus remarquable que l’écologisme radical formule les critiques les plus négatives qui aient jamais été prononcées contre l’univers moderne : le nazisme lui-même, pour ne rien dire du stalinisme, conservait encore une attitude ambiguë face à une technoscience qu’il dénonçait d’uncôté mais ne manquait pas de développer de l’autre, dans le contexte belliciste d’une « mobilisation totale » des forces de la nation. Comment comprendre ce phénomène ?(…)


(…)L’écologie profonde peut allier dans un même mouvement des thèmes traditionnels de l’extrême droite comme des motifs futuristes de l’extrême gauche. L’essentiel, ce qui fournit sa cohérence à l’ensemble, c’est le cœur du diagnostic : lamodernité anthropocentriste est un total désastre. Contre sa tendance à l’unidimensionnalité,déjà décrite par Marcuse ou Foucault, contre le « lobby politico-médiatique », l’uniformité, le consensus, les prétentions à l’universalité, il faut faire l’éloge de la diversité, de la singularité, de la particularité, dont tout aussi bien du « local » (version gauche de l’écologie profonde) que du « national » (version droite). Tout le problème, bien sûr, étant que les modèles de référence, le fascisme et le communisme, s’étant effondrés, la critique externe cherche désespérément les repères conceptuels qui lui permettraient de ne plus s’en tenir aux seuls réflexes. Il faudra donc comprendre comment les deux totalitarismes, qui en d’autres temps eussent constitué les pôles explicites de l’idéal, ne figurent plus qu’en pointillé, réduits qu’ils sont au statut de velléités ou, pour mieux dire, d’intentionnalités. Il reste que les deux penchants fondamentaux de ce tye d’écologie, ses deux interprétations possibles, n’en sont pas moins repérables au traves de la haine sans faille dont elle témoigne envers toute forme de culture humanistique –et en particulier, envers l’héritage honni des Lumières.


(...) Ethique et sciences : le retour des "morales objectives"


Existe-t-il des experts en matière de morale ? La question prêterait à sourire si elle ne prenait chaque jour un caractère plus réel. Aux Etats-Unis, au Canada ou en Allemagne, elle est devenue un thème « académique » qui suscite colloques et publications universitaires. Mais dans le reste de la société tout aussi bien, les « conseils de sages » se multiplient, des « comités d’éthique » apparaissent où des scientifiques, des juristes, des philosophes ou des théologiens professionnels sont appelés à émettre des avis sur des questions touchant la vie intime des individus : procréations médicalement assistées, greffes d’organes, expériemntation humaine, euthanasie, etc. On voit se développer l’idée selon laquelle la connaissance des secrets de l’univers ou des organismes biologiques doterait ceux qui la détiennent d’une nouvelle forme de sagesse, supérieure à celle du commun des mortels. Mais c’est sans nul doute dans le champ de l’écologie que semble s’imposer avec le sceau de l’évidence le sentiment que les sciences de la nature nous livreraient en tant que telles des enseignements applicables dans l’ordre de l’éthique et de la politique. Problème philosophique classique –comment passer de la théorie à la pratique ?- mais qui retrouve, sous des formes nouvelles, une actualité qui mérite réellement réflexion. Car le danger est toujours grand, lorsqu’on prétend trouver des modèles de conduite « naturels » donc « objectifs », et décider more geometrico où se situent le bien et le mal, de voir ressurgir de nouveaux dogmatismes.


L’argument développé dès le XVII° siècle par le philosophe écossais David Hume est pourtant bien connu : de la simple considération de ce qui est, il est impossible d’inférer ce qui doit être. En clair, une théorie scientifique peut bien nous décrire aussi adéquatement que possible la réalité, et anticiper de façon aussi plausible qu’on voudra sur les conséquences éventuelles de nos actions, nous ne pourrons pour autant rien en tirer directement pour la pratique. Même si les services de médecine ont déterminé de façon tout à fait convaincante que la consommation de tabac était toujours nuisible pour notre santé, il convient d’ajouter un maillon intermédiaire pour en tirer une quelconque conclusion éthique : il faut en effet que nous fassions au préalable de notre bonne condition physique une valeur, pour que les résultats du travail scientifique prennent la forme d’un « il ne faut pas ! ». C’est donc toujours la subjectivité (un « je » ou un « nous ») qui décice en dernière instance de valoriser ou de dévaloriser telle ou telle attitude. Faute d’une décision, les impératifs qu’on prétend tirer des sciences demeurent toujours « hypothétiques », puisqu’ils ne peuvent dépasser le cadre d’une formulation du type : « Si tu ne veux pas porter atteinte à ta santé, alors cesse de fumer. ». Mais après tout, il reste possible, du moins dans ce genre de situation touchant le bien-être individuel, d’avoir d’autres valeurs que celles de la conservation de soi, de préférer par exemple une vie courte, mais bonne, à une existence longue et ennuyeuse.


Si l’argument de Hume fait foi, force est de convenir que la morale ne saurait, en tant que telle, être une affaire d’experts. Certes, les savants peuvent avoir un rôle à jouer dans la détermination de nos choix, lorsqu’il importe de prendre en compte les conséquences de nos actes et que celles-ci sont difficilement prévisibles.(…) La limite entre l’ignorance admissible et celle que l’on jugera coupable est difficile à fixer : de là les efforts de la philosophie contemporaine pour reformuler les termes d’une éthique de la responsabilité. Il n’en reste pas moins que, une fois admise et située l’importance de son intervention, ce n’est pas l’expert en tant que tel qui détermine le choix des valeurs. Voilà une leçon qu’on aurait intérêt à ne pas oublier : car de Lénine à Hitler, la prétention à fonder la pratique dans l’objectivité d’une science de la nature ou de l’histoire s’est toujours soldée par des catastrophes humaines.


(…)Le danger d’une prétendue fondation de l’éthique sur la science resurgit : partant de l’idée qu’il existe en principe une nature humaine « saine et identique » en chaque individu, nous sommes de proche en proche conduits à identifier toute pratique supposée déviante à une attitude pathologique. A la limite, le mal se confond avec l’anormalité : il faut être fou pour fumer, pour ne pas aimer la nature comme il convient, etc. –ce pour quoi Callicott n’hésite pas à dire qu’il « faudrait prescrire le recours à un conseiller psychologique » à celui qui nierait la validité du syllogisme écologiste, renouant ainsi, sans doute involontairement, avec un des pires aspects du projet marxien d’une déduction de l’éthique à partir de la science.

Etrange type idéal : cohérent, mais difficle, voire impossible, à classer tant le brun et le rouge ne cessent de s’y mêler –l’amour du terroir, la nostalige de la pureté perdue, la haine du cosmopolitisme, du déracinement moderne, de l’universalisme et des droits de l’homme d’un côté ; mais de l’autre, le rêve autogestionnaire, le mythe de la croissance zéro (ou, comme ondit maintenant, « tenable »), la lutte contre le capitalisme, pour les pouvoir locaux, les référendums d’initiative populaire, contre le racisme, le néo-colonialisme, pour el droit à la différence… Le point commun entre ces thèmes, en apparence éclatés, parfois à la limite de l’inconciliable, ne manque pourtant pas de proondeur. Dès qu’on en saisit le principe, le type idéal retrouve la cohérence (sinon la vérité, ce qui est une autre affaire) que nous aurions pu être enclins à lui refuser : c’est que dans tous les cas de figure, l’écologiste profond est guidé par la hain de la modernité, l’hostilité au temps présent. Comme l’écrit Bill Devall, dans un passage qui trahit, en négatif, le fond de sa pensée : la civilisation moderne est celle dans laquelle « le nouveau est valorisé davantage que les générations futures ». L’idéal de l’écologie profonde serait un monde où les époques perdues et les horizons lointains auraient la préséance sur le présent. Nul hasard, dès lors, si elle ne cesse d’hésiter entre les motifs romantiques de la révolution conservatrice, et ceux, « progressistes », de la révolution anticapitaliste. Dans les deux cas, c’est la même hantise d’en finir avec l’humanisme qui s’affirme de façon parfois névrotique, au point que l’on peut dire de l’écologie profonde qu’elle plonge certaines de ses racines dans le nazisme et pousse ses branches jusque dans les sphères les plus extrêmes du gauchisme culturel.(...)


(…)La deep ecology, malgré ses effets séducteurs, malgré l’attrait médiatique exercé par des organisations radicales telles que Greenpeace, n’en est pas moins marginale par rapport à l’engouement dont bénéficie aujourd’hui, dans tous les pays industrialisés, le souci de l’environnement. Pour l’essentiel, l’amour de la nature me semble être composé de passions démocratiques, partagées par l’immense majorité des individus qui souhaitent éviter une dégradation de leur qualité de vie ; mais ces passions se trouvent sans cesse récupérées par les deux versants extrémistes, néo-conservateur ou néo-progessiste, de l’écologie profonde. C’est là une des fonctions des partis Verts, dans leur combat contre le réformisme. On aurait donc tort de dénoncer l’écologie en général comme « pétainiste » ou « gauchiste » : ce serait passer à côté du phénomène majeur, manquer le sens de la lame de fond qui s’empare aujourd’hui des sociétés démocratiques, et qui n’est pas nécessairement liée à la renaissance des nostalgies romantiques ou des messiaismes utopiques.».


Luc Ferry in Le nouvel Ordre écologique. L’arbre, l’animal et l’homme (Grasset, 1992).