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mardi 20 avril 2010

5.587 sources citées par le GIEC ne sont pas scientifiques

Reproduction de l'article publié dans ContrePoints, webzine libertaire, le mardi 20 avril 2010.

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Sur 18.531 références

5.587 sources citées par le GIEC ne sont pas scientifiques


Malgré le fait que Rajendra Pachauri, président du GIEC, assure que la Bible de l’alarmisme climatique n’utilise que des sources « peer-reviewed », plus de cinq mille sources citées dans le rapport font référence à des textes qui ne remplissent pas ce critère.

Ce sont quelques 43 volontaires à travers 12 pays, recrutées par le site Internet Noconsensus.org, qui ont analysé le rapport du GIEC afin de classifier les sources, séparant celles qui se réfèrent à des articles scientifiques de celles qui ont été obtenues à partir de la « littérature grise », c’est-à-dire issues de revues d’alpinisme ou de travaux d’étudiants, de rapports d’organisations écologistes ou même de manuel de nettoyage de bottes. Chaque chapitre du rapport a été étudié par trois volontaires différents et chaque fois que des différences dans les résultats sont apparues – toujours moins de 5% –, c’est l’option la plus favorable au GIEC qui a été choisie,

Les résultats sont sans appel : 30% des sources ne font pas référence à des articles publiés dans des revues scientifiques – qui exigent une révision des pairs pour garantir un minimum de qualité –, mais dans d’autres types de publications. Pour noter les chapitres du rapport du GIEC, l’étude emploie le système utilisé dans l’enseignement américain, attribuant un échec (F) à 21 d’entre eux, un satisfaisant (D) à 4, un bien (C) à 6, une distinction (B) à 5 et une grande distinction (A) à 8.

Des trois groupes de travail qui forment le GIEC, c’est le premier – celui qui étudie les bases scientifiques de la théorie du réchauffement climatique – qui s’en sort le mieux, « avec seulement » 7% de références à de la littérature grise. Le second groupe – qui rend compte de la vulnérabilité des systèmes naturels et socio-économiques – arrive, en revanche, à 35% de références. Tandis que le dernier groupe – chargé d’étudier les options pour réduire les émissions – atteint un total stupéfiant de 57% de sources qui ne font pas référence à de la littérature scientifique « peer-reviewed ».

dimanche 18 avril 2010

"NOON MOON" DE PERCY KEMP : AU NOM DES BONNES INTENTIONS…


L’éruption du volcan islandais l'Eyjafjöll, qui plonge l’Europe dans le chaos et fait ressurgir chez certains les peurs millénaristes de fin du monde, me semble une bonne opportunité de vous parler d’un livre original, Noon Moon, le dernier titre de Percy Kemp.

L’un des maîtres du roman d’espionnage fait feu de tout bois dans cette intrigue mêlant terrorisme et géopolitique avec en toile de fond l’explosion programmée du volcan de Yellowstone…

Ecrivain britannique d’origine libanaise résidant en France, cet ancien chercheur-enseignant, assistant de l’historien André Miquel(1) au Collège de France est aussi un spécialiste reconnu du renseignement stratégique.


Les malaises de l'homme moderne

Les amateurs de Percy Kemp ont compris depuis longtemps que, chez lui, l’espionnage n’était qu’un prétexte pour décrypter les grands grands enjeux géopoplitiques actuels. Depuis que le monde -avec la chute du Mur, la fin de la guerre froide, puis le traumatisme du 11 septembre- a perdu ses repères en même temps que ses illusions, l’équilibre des forces entre Etats dominants et Etats dominés semble de plus en plus instable.

Sur fond de menaces terroristes et d’éco-religion, d’opposition entre dialectiques occidentale et orientale, Noon Moon(2) traite des nouveaux rapports de forces qui mettent en danger la suprématie de l’Occident, mais aussi du décalage entre les actes et les beaux discours, du sens-de l’essence des mots, de la foi et du fantasme de la pureté des idées, de notre relation à la vérité et au mensonge, de l’idéalisme et de l’innocence, du réel et de l’idéel, de la manipulation des masses et de la révolte, de la cupidité et de l’égo, de la démocratie et du pouvoir, des certitudes et des croyances, de la peur et de l’altruisme, de l’identité et de la dualité culturelle. Autant de questionnements traduisant le malaise de l’homme moderne, qui font écho aux grandes interrogations politiques ou philosophiques d’aujourd’hui vis-à-vis de systèmes de pensée antagonistes où les extrêmes se heurtent non seulement dans le choc des civilisations mais peut-être-être aussi, comme semble le croire Percy Kemp, dans le choc des générations.


La haine du réalisme ?

Ecrivain anglo-arabe, s’exprimant avec talent dans une langue tierce -le français-, Percy Kemp se plaît à observer qu’il appartient, par son père, à la configuration de pouvoir « dominante » et, par sa mère, à la configuration « dominée ». Un thème récurrent dans ses écrits, de même que la pureté des idées ou des mots (« Il avait perdu la foi en les mots ». « George Orwell aura finalement eu raison : « La guerre est la paix ! La liberté est esclavage ! L’ignorance est force ! ») ou les paradoxes du langage (« Il ne suffit pas de partager la même langue pour partager les mêmes valeurs »). Dans un style littéraire, d’une plume parfaitement ciselée, l’humour bristish à fleur de mots, l’auteur évoque dans la première partie du livre ses questionnements à travers Alik Agaïev, personnage aussi inquiétant que torturé, ponctuant son monologue de références aux philosophes de la Grèce antique, mais aussi de quelques grandes pensées contemporaines que l’on doit à Gramsci ou à Nietzsche.

Kemp-Agaïev poussera son raisonnement jusqu’à l’absurde dans sa confrontation avec Zandie, otage britannique retenu hors du temps et du monde libre, qui peinera à résister à l’influence de cet idéaliste machiavélique. En fait de dialogue, il s’agit davantage d’une quête intérieure de Percy Kemp et, si Agaïev utilise son otage un peu à la manière d’une chambre d’écho, sans doute l’auteur utilise-t-il le ravisseur-espion pour tenter de trouver ses propres réponses… Il prononcera cette phrase, à mon sens, très juste : « Nos idées façonnent notre perception(…) A croire que nos certitudes ne reposent jamais que sur des croyances. ».

La seconde partie se déroule sur fond d’assassinats terroristes. Des fondamentalistes islamistes visent des chefs musulmans prônant un Islam modéré, des attentats sont fomentés par des activistes écolomaniaques et kamikazes dont l’ambition est de déstabiliser les démocraties occidentales en s’attaquant aux Etats-Unis. Et si des éco-religieux, chantres de la décroissance économique et de l'anti-capitalisme, parvenaient à commettre un acte terroriste d’une ampleur telle qu’il réduirait en cendres la puissance d’une Amérique du nord à l’arrogance insupportable ? Et s’ils réussissaient à changer la face du monde en remenant ces « maîtres du monde » deux siècles en arrière ? A côté du désastre écologique et humanitaire qui s’annonce, le nuage de cendres de l'Eyjafjöll ferait figure d’épiphénomène…

Kemp-Agaïev semble se délecter à l’idée d’un monde dont seraient exclus les Etats-Unis… mais la nature ayant horreur du vide, et la nature humaine étant ce qu’elle est (comprendre : avide de pouvoir et de richesses au point de piller son propre pays au nom de sa cupidité : « A chaque fois que l’homme a eu à choisir entre devenir meilleur et avoir de meilleures conditions de vie, il a préféré améliorer ses conditions de vie ») qui sait si, à la superpuissance d’hier d’autres superpuissances ne risqueraient-elles pas, elles aussi au nom des bonnes intentions et de l’idéologie (« érigeant la démocratie en dogme »… ou en voulant imposer leur religion totalitaire à la planète entière...), de causer autant de dégâts sinon plus ? Kemp ne fait-il pas dire à son maître-espion, citant la prophétie de Darius dans Les Perses, la tragédie grecque d’Eschyle : « Quand un mortel s’emploie à sa propre perte, les dieux s’empressent de l’y aider. » ?

Noon Moon est bien plus qu’un thriller, c’est aussi un essai politico-philosophique de grande qualité plus que jamais d’actualité. Et, que l’on croit ou non à la vraisemblance de ce scénario-catastrophe, cette histoire devrait réjouir aussi bien les lecteurs de thriller et d’espionnage que d’essais de géopolitique.


(1) André Miquel a tenu la chaire de langue et littérature arabes classiques au Collège de France, de 1976 à 1997.

(2) Noon Moon de Percy Kemp (Le Seuil, 2010). 430 pages. 21€. Découvrir le blog associé au livre. Lire aussi les interviews de Percy Kemp dans Les Di@logues Stragégiques (2002-2006).


Percy Kemp a publié une cinquantaine d’articles sur des sujets divers, allant de l’Islam à l'espionnage. Il est l’auteur de deux essais : Territoires d'Islam (Paris. Sindbad. 1982), Majnûn et Laylâ, une histoire d'amour fou (en collaboration avec André Miquel. Paris. Sindbad. 1984) et de plusieurs romans littéraires ou d’espionnage : Musc (Albin Michel, 2002), Moore le Maure (Albin Michel, 2001), Le système Boone (Albin Michel, 2002), Le muezzin de Kit Kat (Albin Michel, 2004), Et le coucou dans l’arbre, se dit de l’époux (Albin Michel, 2005), Le vrai cul du diable (Le Cherche Midi, 2009) et Noon Moon (Le Seuil, 2010).

samedi 17 avril 2010

L’EVOLUTION DES ESPECES N’EST PAS UN LONG FLEUVE TRANQUILLE…

« IL EST DEVENU DIFFICILE DE REFUSER L’HYPOTHÈSE QUE CE SONT DES ÉRUPTIONS VOLCANIQUES RARES ET EXTRÊMES QUI SONT RESPONSABLES DE CES MOMENTS OÙ SE RÉORIENTE COMPLÈTEMENT L’ÉVOLUTION DES ESPÈCES, OÙ C’EST LE PLUS CHANCEUX PLUTÔT QUE LE MIEUX ADAPTÉ QUI SURVIT. ». VINCENT COURTILLOT, GÉOPHYSICIEN, DIRECTEUR DE L’INSTITUT PHYSIQUE DU GLOBE DE PARIS.

Avant de semer la pagaille chez les climato-alarmistes, Vincent Courtillot s’était penché sur les causes de l'extinction en masse des espèces, ce qui a quelque peu contrarié les adeptes de la théorie de la météorite censée expliquer la disparition brutale des dinosaures… Et, contrairement aux idées reçues, la disparition des dinosaures ne serait pas due à l’impact d’une météorite, mais plutôt à un « trap » (un mot d’origine suédoise désignant une zone d’écoulement de lave) qui aurait provoqué l’extinction massive des espèces (les chercheurs en ont recensé 6 au total !). Si, comme moi, les volcans et les dinosaires vous fascinent, écoutez la conférence de Vincent Courtillot résumant, avec son habituel talent de vulgarisateur, les travaux menés par son équipe (dont Anne-Lise Chenet, Hélène Bouquerel et Frédéric Fluteau de l’IPGP) :

- Vidéo de la conférence de Vincent Courtillot : Éruptions volcaniques, changement climatique global et évolution des espèces : des dinosaures, de leur disparition et de notre avenir sur cette planète (dans le cadre du cycle « Les défis scientifiques du 21e siècle » filmés en partenariat par le CNRS/ccsd-IN2P3 le 17 janvier 2006).

- Ecouter et télécharger (fichier audio seul) la conférence de Vincent Courtillot : Les éruptions volcaniques et la disparition des espèces (source : Canal Académie, première radio académique francophone sur internet).

« Il y a 65 millions d’années, la terre a connu la plus célèbre de ces extinctions avec la disparition de tous les dinosaures qui avaient régné sur Terre depuis 150 millions d’années (les oiseaux qui en descendent eux ont survécu).(…) Toutes les espèces naissent, évoluent et s’éteignent ou sont remplacées par d’autres. L’extinction est une élément naturel de la courbe de l’évolution. » explique le directeur de l’IPGP dans son exposé. « A la fin de l’ère primaire, disparaissent les dinosaures. L’évolution reprend ensuite de plus belle. Evolution interrompue par des moments différents, catastrophiques. ». Selon M. Courtillot, l’hypothèse de l’impact d’un gros astéroïde (la thèse de la météorite des Alvarez père et fils qui rencontre un grand succès depuis 25 ans), bien que convaincante n’explique pas tout : « Les éruptions des traps, marqueurs de toutes les grandes phases de la tectonique des plaques et de l’anoxie des océans, ont ponctué le ballet de la dérive des continents. Une météorite peut causer un gros impact, mais pas d’extinction. Les éruptions, elles, peuvent provoquer des extinctions massives. ». De plus, la chute de la météorite serait survenue après l’éruption volcanique : « Il y a une corrélation entre l’âge des traps et l’âge des extinctions en masse des espèces » précise-t-il.

L'humanité a connu plusieurs éruptions catastrophiques comme celle du plateau du Deccan en Inde ou du Laki en Islande, qui ont eu des impacts considérables. En Angleterre et en France à la fin du XVIII° siècle, le Laki (1783-1784) a provoqué une véritable catastrophe écologique et humaine en rejetant, dans l’atmosphère, des acides sulfuriques toxiques, du soufre, du chlore, du fluor et du gaz carbonique… avec pour effet de modifier de façon majeure le climat en créant du froid en surface et du chaud en altitude (la stratosphère se réchauffe, mais la chaleur n’arrive pas en bas) ce qui a diminué le rayonnement solaire et plongé tout l’hémisphère nord dans des brouillards acides persistants. Un événement qui a eu des conséquences désastreuses (pic exceptionnel du taux de mortalité pendant plusieurs mois, brouillards acides, pourriture des feuilles, baisse de l’efficacité du rayonnement solaire, refroidissement brutal,…) et sans équivalent depuis 1783 fort heureusement !

Si le grand public connaît surtout Vincent Courtillot à travers ses prises de position « climato-sceptiques modérées » dans les médias, il est important de préciser que son domaine d’action ne se limite évidemment pas à se battre pour le droit au doute scientifique ou à réclamer un vrai débat sur le réchauffement climatique. Scientifique de renommée internationale, M. Courtillot a publié plus de 200 articles dans de grandes revues scientifiques internationales sur le géomagnétisme (découverte des sauts de variation séculaire ou « jerks »), le paléomagnétisme (collision de l'Inde et de l'Asie, formation du Tibet), la tectonique des plaques au Tibet et en Afar (propagation des déchirures continentales), les points chauds et leurs conséquences en terme de dérive des continents et d'extinction en masse des espèces biologiques. Les derniers travaux de son équipe démontrent l'ampleur des éruptions dans les traps du Deccan il y a 65 millions d'années (crise Crétacé-Tertiaire, avec notamment l'extinction des dinosaures) : des coulées de lave de près de 10 000 km3 ont pu se mettre en place en quelques décennies, polluant l'atmosphère avec des vapeurs de gaz sulfureux.

Membre de l’Académie des sciences depuis 2003 dans la section sciences de l’univers, Vincent Courtillotest docteur ès sciences, diplômé de l’université de Stanford (Californie), professeur de géophysique à l’université Denis-Diderot à Paris, et il a enseigné à l’université de Stanford, Santa Barbara et au California Institute of Technology (Caltech). Directeur de la recherche et des études doctorales au ministère de l’Éducation nationale, conseiller spécial du Ministre de l’Éducation nationale, de la recherche et de la technologie (1997-1998), puis directeur de la recherche (1998-2001), il préside depuis 2002 le Conseil scientifique de la Ville de Paris et exerce parallèlement ses fonctions de professeur à l’université Denis Diderot. Principaux ouvrages de vulgarisation : La vie en catastrophes : du hasard dans l'évolution des espèces (Fayard, 1995) ou Nouveau voyage au centre de la Terre (Odile Jacob, 2009).

samedi 3 avril 2010

« Le nouvel Ordre écologique » de Luc Ferry avait 20 ans d'avance


En ce début de week end Pascal, profitant du beau temps et d’un accueillant transat, j’ai relu Le nouvel Ordre écologique. L’arbre, l’animal et l’homme, l’essai de Luc Ferry édité chez Grasset en 1992 (réédité en Poche essais).


« Dans ce climat religieux, cette atmosphère d’inquisition » pour reprendre les mots de Serge Galam dans son article « Des scientifiques demandent une « police » de la science » (Causeur, 3 avril 2010), je m’aperçois que ce texte avait tout simplement vingt ans d’avance. Un livre couronné du Prix Médicis de l’essai que tout le monde ou presque semble avoir oublié (moi y compris, mea culpa…) en dépit de l’hypermédiatisation à laquelle il avait eu droit à l’époque.


Dans son livre, Luc Ferry s’attache à défendre l’humanisme contre le naturalisme mais, en aucun cas, il ne plaide contre l’écologie (ça, c’est la thèse de ses détracteurs) ; il réclame une écologie respectueuse de la démocratie. Et, sans cautionner en bloc le discours de Luc Ferry, certains mots résonnent en écho au combat mené par les climato-sceptiques d’aujourd’hui (scientifiques ou simples citoyens, dont beaucoup sont écologistes) contre une « éco-religion punitive » non seulement dangereuse mais contre nature…


La France, notamment, s'enfonce dans le sectarisme et la haine de l'autre dans le débat politique et "climatique". Depuis que le monde -avec la chute du Mur- a perdu ses repères (comprendre : un ennemi bien identifié) en même temps que ses illusions, il a fallu trouver d'autres combats. Et si un combat en remplace un autre, quand les extrêmes s'affrontent, ce sont toujours les mêmes forces qui s'opposent en vérité : d'un côté l'anti-occidentalisme par des nantis au ventre plein, chantres de la décroissance économique et de l'anti-capitalisme prônant le fondamentalisme écologique et, de l'autre, la démocratie, la liberté, l'écologie responsable et l'humanisme.


Docteur en sciences politiques, membre du Comité consultatif national d’éthique depuis 2009, Luc Ferry est philosophe et ancien ministre français de l’Education nationale (gouvernement Raffarin de 2002 à 2004). Il a publié une trentaine de livres, dont : Familles je vous aime ! (XO éditions, 2007), L’homme-Dieu ou le sens de la vie ? (Grasset, 1996. Prix littéraire des Droits de l’Homme), Qu’est-ce qu’une vie réussie ? (Grasset, 2002) ou Combattre l’illettrisme (Odile Jacob, 2009), etc.


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Extrait :


« Alors que les idéologies politiques fortes, à l’exception des intégrismes, déclinent partout dans le monde, n’y a-t-il pas là de quoi ranimer les flammes d’un éternel militantisme ? D’autant que la critique de la modernité peut recueillir le fervent soutien des grandes religions, toujours promptes à tancer l’orgueil des hommes, mais aussi l’approbation des néo-fascistes ou ex-staliniens dont les convictions anti-libérales passées ou présentes, refoulées par nécessité plus que par raison, ne demandent qu’à s’investir dans une nouvelle aventure de la politique scientifique.


« Ecologie ou barbarie » : le siècle prochain risque bien de consacrer ce slogan. Autant repérer le faux débat qui menace et la vraie question qui nous attend encore. Le faux débat est simple, on le connaît déjà : « le démocrate vigilant » traite l’écologie de « pétainiste », au motif que son amour de la nature sent beaucoup trop le terroir pour ne pas être quelque peu vert-de-gris. Autre variante : le même démocrate vigilant décèle la réincarnation du gauchisme dans la critique de la civilisation occidentale et l’éloge de la vie frugale des Indiens d’Amérique ou des paysans du Larzac. Soyons clair : le démocrate n’a pas tout à fait tort, loin de là. Il a même raison de nous inciter à réfléchir sur les deux penchants pervers de l’écologisme contemporain, l’un et l’autre animés d’un même mépris de la social-démocratie formelle, l’un et l’autre adossés à une solide tradition dont l’apogée se situa sans doute à la fin des années 30. Mais enfin, on ne saurait ainsi réduire à rien, c’est-à-dire aux seules illusions d’idéologies politiques catastrophistes et catastrophiques, le défi que lance l’écologie à la tradition de l’humanisme moderne. D’autant que la sensibilité écologiste « moyenne », celle de tout un chacun, n’a rien d’extrémiste, ni même d’antidémocratique. Elle relève plutôt de cette esthétique de l’authenticité, de ce souci de soi au nom desquels on revendique volontiers –et pourquoi pas ?- une certaine « qualité de vie ».


Et c’est là, justement, que réside la vraie question. Toute notre culture démocratique, toute notre histoire économique, industrielle, intellectuelle, artistique depuis la Révolution française est marquée, pour des raisons philosophiques de fond, par un éloge du déracinement, ou, ce qui revient au même, de l’innovation –éloge que le romantisme, puis le fascisme et le nazisme n’ont cessé de dénoncer comme fatal aux identités nationales, voire aux coutumes et aux particuliarités locales. Leur antihumanisme, explicite sur le plan culturel, s’est accompagné d’un soui de l’enracinement qui fut propice à l’éclosion d’un formidable attrait pour l’écologie. Pour parodier l’heureuse formule de Marcel Gauchet, « l’amour de la nature » dissimulait (mal) « la haine des hommes ».


Nul hasard, en ce sens, si c’est au régime nazi et à la volonté personnelle d’Hitler que nous devons aujourd’hui encore les deux législations les plus élaborées que l’humanité ait connues en amtière de protection de la nature et des animaux. Et pourtant, comment nier que « la haine des hommes », entendue en un autre sens du génitif, comme mépris cartésien de la nature, et singulièremnt du vivant, ne soit elle aussi une véritable question ? Comment ne pas reconnaître que l’humanisme métaphysique fut, en effet, à l’origine d’une entreprise de colonisation de la nature sans précédent, qu’il s’agit de territoires ou d’êtres vivants, animaux ou « naturels » comme on disait si bien pour désigner les « indigènes » ?


Un humanisme non métaphysique, non tyrannique est-il pensable ? Aurait-il quelque chose d’autre à dire que ce cartésianisme soucieux de faire enfin des hommes les « maîtres et possesseurs de la nature » -ou faut-il nous résoudre à ce retour à la « vraie vie », à la frugalité perdue, à cette Wilderness dont nous abreuvent aujourd’hui le cinéma américains et la philosophie allemande ? Un tel retour signifierait pourtant l’abolition de tout ce que, artificiel en effet, et très dénaturé, nous pouvons aimer dans la culture moderne. La question s’impose donc : la civilisation du déracinement et de l’innovation est-elle, comme il le semble à première vue, tout à fait inconciliable avec la prise en compte du « souci naturel » ? Et, par réciproque, ce dernier suppose-t-il un renoncement aux artifices ? Je ne le crois pas. Encore faut-il, si l’on veut cerner les conditions d’une telle réconciliation, percevoir qu’il est désormais impossible de parler de l’écologie au singulier. Les philosophies qui animent, de façon secrète ou explicite, les diverses sensibilités aux questions d’environnement sont si différentes, voire si opposées, que leur variété même disqualifie les jugements globaux portés pour ou contre l’amour de la nature. Le temps est venu de prendre la mesure de cette complexité, de renoncer enfin aux adversaires fictifs qu’il est trop facile, mais aussi inutile de réfuter.(…)


(…)Dans le tiers-monde ou dans les pays de l’Est, les nécessités du développement économique relèguent au second plan les questions d’environnement. Il y a là une énigme. Car, loin d’être dominées par la seule logique de rentabilité capitaliste ou aveuglées par l’idéologie scientiste censée régir le monde de la technique, nos démocraties libérales suscitent d’elles-mêmes leur propre critique, y compris sous les formes les plus radicales. C’est en Occident que la dénonciation écologiste des méfaits de l’Occident acquiert droit de cité, élabore les arguments les plus sophistiqués, mobilise les sympathisants les plus nombreux. Et le paradoxe est d’autant plus remarquable que l’écologisme radical formule les critiques les plus négatives qui aient jamais été prononcées contre l’univers moderne : le nazisme lui-même, pour ne rien dire du stalinisme, conservait encore une attitude ambiguë face à une technoscience qu’il dénonçait d’uncôté mais ne manquait pas de développer de l’autre, dans le contexte belliciste d’une « mobilisation totale » des forces de la nation. Comment comprendre ce phénomène ?(…)


(…)L’écologie profonde peut allier dans un même mouvement des thèmes traditionnels de l’extrême droite comme des motifs futuristes de l’extrême gauche. L’essentiel, ce qui fournit sa cohérence à l’ensemble, c’est le cœur du diagnostic : lamodernité anthropocentriste est un total désastre. Contre sa tendance à l’unidimensionnalité,déjà décrite par Marcuse ou Foucault, contre le « lobby politico-médiatique », l’uniformité, le consensus, les prétentions à l’universalité, il faut faire l’éloge de la diversité, de la singularité, de la particularité, dont tout aussi bien du « local » (version gauche de l’écologie profonde) que du « national » (version droite). Tout le problème, bien sûr, étant que les modèles de référence, le fascisme et le communisme, s’étant effondrés, la critique externe cherche désespérément les repères conceptuels qui lui permettraient de ne plus s’en tenir aux seuls réflexes. Il faudra donc comprendre comment les deux totalitarismes, qui en d’autres temps eussent constitué les pôles explicites de l’idéal, ne figurent plus qu’en pointillé, réduits qu’ils sont au statut de velléités ou, pour mieux dire, d’intentionnalités. Il reste que les deux penchants fondamentaux de ce tye d’écologie, ses deux interprétations possibles, n’en sont pas moins repérables au traves de la haine sans faille dont elle témoigne envers toute forme de culture humanistique –et en particulier, envers l’héritage honni des Lumières.


(...) Ethique et sciences : le retour des "morales objectives"


Existe-t-il des experts en matière de morale ? La question prêterait à sourire si elle ne prenait chaque jour un caractère plus réel. Aux Etats-Unis, au Canada ou en Allemagne, elle est devenue un thème « académique » qui suscite colloques et publications universitaires. Mais dans le reste de la société tout aussi bien, les « conseils de sages » se multiplient, des « comités d’éthique » apparaissent où des scientifiques, des juristes, des philosophes ou des théologiens professionnels sont appelés à émettre des avis sur des questions touchant la vie intime des individus : procréations médicalement assistées, greffes d’organes, expériemntation humaine, euthanasie, etc. On voit se développer l’idée selon laquelle la connaissance des secrets de l’univers ou des organismes biologiques doterait ceux qui la détiennent d’une nouvelle forme de sagesse, supérieure à celle du commun des mortels. Mais c’est sans nul doute dans le champ de l’écologie que semble s’imposer avec le sceau de l’évidence le sentiment que les sciences de la nature nous livreraient en tant que telles des enseignements applicables dans l’ordre de l’éthique et de la politique. Problème philosophique classique –comment passer de la théorie à la pratique ?- mais qui retrouve, sous des formes nouvelles, une actualité qui mérite réellement réflexion. Car le danger est toujours grand, lorsqu’on prétend trouver des modèles de conduite « naturels » donc « objectifs », et décider more geometrico où se situent le bien et le mal, de voir ressurgir de nouveaux dogmatismes.


L’argument développé dès le XVII° siècle par le philosophe écossais David Hume est pourtant bien connu : de la simple considération de ce qui est, il est impossible d’inférer ce qui doit être. En clair, une théorie scientifique peut bien nous décrire aussi adéquatement que possible la réalité, et anticiper de façon aussi plausible qu’on voudra sur les conséquences éventuelles de nos actions, nous ne pourrons pour autant rien en tirer directement pour la pratique. Même si les services de médecine ont déterminé de façon tout à fait convaincante que la consommation de tabac était toujours nuisible pour notre santé, il convient d’ajouter un maillon intermédiaire pour en tirer une quelconque conclusion éthique : il faut en effet que nous fassions au préalable de notre bonne condition physique une valeur, pour que les résultats du travail scientifique prennent la forme d’un « il ne faut pas ! ». C’est donc toujours la subjectivité (un « je » ou un « nous ») qui décice en dernière instance de valoriser ou de dévaloriser telle ou telle attitude. Faute d’une décision, les impératifs qu’on prétend tirer des sciences demeurent toujours « hypothétiques », puisqu’ils ne peuvent dépasser le cadre d’une formulation du type : « Si tu ne veux pas porter atteinte à ta santé, alors cesse de fumer. ». Mais après tout, il reste possible, du moins dans ce genre de situation touchant le bien-être individuel, d’avoir d’autres valeurs que celles de la conservation de soi, de préférer par exemple une vie courte, mais bonne, à une existence longue et ennuyeuse.


Si l’argument de Hume fait foi, force est de convenir que la morale ne saurait, en tant que telle, être une affaire d’experts. Certes, les savants peuvent avoir un rôle à jouer dans la détermination de nos choix, lorsqu’il importe de prendre en compte les conséquences de nos actes et que celles-ci sont difficilement prévisibles.(…) La limite entre l’ignorance admissible et celle que l’on jugera coupable est difficile à fixer : de là les efforts de la philosophie contemporaine pour reformuler les termes d’une éthique de la responsabilité. Il n’en reste pas moins que, une fois admise et située l’importance de son intervention, ce n’est pas l’expert en tant que tel qui détermine le choix des valeurs. Voilà une leçon qu’on aurait intérêt à ne pas oublier : car de Lénine à Hitler, la prétention à fonder la pratique dans l’objectivité d’une science de la nature ou de l’histoire s’est toujours soldée par des catastrophes humaines.


(…)Le danger d’une prétendue fondation de l’éthique sur la science resurgit : partant de l’idée qu’il existe en principe une nature humaine « saine et identique » en chaque individu, nous sommes de proche en proche conduits à identifier toute pratique supposée déviante à une attitude pathologique. A la limite, le mal se confond avec l’anormalité : il faut être fou pour fumer, pour ne pas aimer la nature comme il convient, etc. –ce pour quoi Callicott n’hésite pas à dire qu’il « faudrait prescrire le recours à un conseiller psychologique » à celui qui nierait la validité du syllogisme écologiste, renouant ainsi, sans doute involontairement, avec un des pires aspects du projet marxien d’une déduction de l’éthique à partir de la science.

Etrange type idéal : cohérent, mais difficle, voire impossible, à classer tant le brun et le rouge ne cessent de s’y mêler –l’amour du terroir, la nostalige de la pureté perdue, la haine du cosmopolitisme, du déracinement moderne, de l’universalisme et des droits de l’homme d’un côté ; mais de l’autre, le rêve autogestionnaire, le mythe de la croissance zéro (ou, comme ondit maintenant, « tenable »), la lutte contre le capitalisme, pour les pouvoir locaux, les référendums d’initiative populaire, contre le racisme, le néo-colonialisme, pour el droit à la différence… Le point commun entre ces thèmes, en apparence éclatés, parfois à la limite de l’inconciliable, ne manque pourtant pas de proondeur. Dès qu’on en saisit le principe, le type idéal retrouve la cohérence (sinon la vérité, ce qui est une autre affaire) que nous aurions pu être enclins à lui refuser : c’est que dans tous les cas de figure, l’écologiste profond est guidé par la hain de la modernité, l’hostilité au temps présent. Comme l’écrit Bill Devall, dans un passage qui trahit, en négatif, le fond de sa pensée : la civilisation moderne est celle dans laquelle « le nouveau est valorisé davantage que les générations futures ». L’idéal de l’écologie profonde serait un monde où les époques perdues et les horizons lointains auraient la préséance sur le présent. Nul hasard, dès lors, si elle ne cesse d’hésiter entre les motifs romantiques de la révolution conservatrice, et ceux, « progressistes », de la révolution anticapitaliste. Dans les deux cas, c’est la même hantise d’en finir avec l’humanisme qui s’affirme de façon parfois névrotique, au point que l’on peut dire de l’écologie profonde qu’elle plonge certaines de ses racines dans le nazisme et pousse ses branches jusque dans les sphères les plus extrêmes du gauchisme culturel.(...)


(…)La deep ecology, malgré ses effets séducteurs, malgré l’attrait médiatique exercé par des organisations radicales telles que Greenpeace, n’en est pas moins marginale par rapport à l’engouement dont bénéficie aujourd’hui, dans tous les pays industrialisés, le souci de l’environnement. Pour l’essentiel, l’amour de la nature me semble être composé de passions démocratiques, partagées par l’immense majorité des individus qui souhaitent éviter une dégradation de leur qualité de vie ; mais ces passions se trouvent sans cesse récupérées par les deux versants extrémistes, néo-conservateur ou néo-progessiste, de l’écologie profonde. C’est là une des fonctions des partis Verts, dans leur combat contre le réformisme. On aurait donc tort de dénoncer l’écologie en général comme « pétainiste » ou « gauchiste » : ce serait passer à côté du phénomène majeur, manquer le sens de la lame de fond qui s’empare aujourd’hui des sociétés démocratiques, et qui n’est pas nécessairement liée à la renaissance des nostalgies romantiques ou des messiaismes utopiques.».


Luc Ferry in Le nouvel Ordre écologique. L’arbre, l’animal et l’homme (Grasset, 1992).