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jeudi 4 novembre 2010

Entre Savoir et Pouvoir, des relations conflictuelles par nature. Par Paul Villach

Je ne résiste pas à l'envie de partager cet excellente tribune de Paul Villach, journaliste régulier à AgoraVox. Mise en ligne originale du texte le 4 novembre 2010 sur AgoraVox.

"L’avait-on oublié ? L’accès à "une représentation fidèle de la réalité" qu’on nomme « vérité scientifique », n’emprunte pas toutes les voies des procédures démocratiques. Cette évidence vient enfin d’être utilement rappelée dans le conflit suscité dans la communauté scientifique par les conclusions hâtives et péremptoires du GIEC (Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat) tendant à voir dans l’augmentation des gaz à effet de serre la cause principale et certaine du réchauffement climatique.

Rendant compte du « climat » courtois qui a régné lors du débat sur le sujet à l’Académie des Sciences, le 20 septembre 2010, Vincent Courtillot, directeur de l’Institut de physique du globe de Paris, a, dans une vidéo parue sur AgoraVox (1), insisté sur cette évidence.
« La science ne résulte pas d’un vote, a-t-il dit, ce n’est pas une activité démocratique. Malheureusement une seule personne peut pendant des dizaines d’années avoir raison contre une autre, », voire une majorité, a-t-on envie d’ajouter. De même, a-t-il souligné à propos de la pétition adressée par des climatologues à la ministre de l’enseignement supérieur et de la recherche, « que des scientifiques demandent à une autorité politique d’expliquer qu’ils avaient raison, était quelque chose de curieux. »
La fiabilité d’une information qui est la fin dernière de toute recherche scientifique, n’a pas cessé, en effet, de rencontrer comme obstacles deux pouvoirs : celui de l’autorité et celui de la pression du groupe.

Savoir et pouvoir de l’autorité
L’Histoire montre à suffisance que l’autorité ne tolère que le savoir qui accroît sa puissance et combat celui qui la menace. Depuis Archimède inventant, outre le principe et la vis qui portent son nom, nombre de machines de guerre, le savant est protégé par les princes dans la mesure où il contribue par ses inventions à les rendre plus redoutables à leurs ennemis, leurs rivaux et leur peuple. Mais dès que ses hypothèses ou découvertes peuvent affaiblir leur autorité, il est persécuté.
Un exemple emblématique de ce conflit entre le savoir et l’autorité est sans doute Socrate condamné à mort, en -399, sous prétexte de corrompre la jeunesse par son enseignement. Mais Galilée en est un autre : il a, par ses observations astronomiques à la lunette, validé l’héliocentrisme proposé un siècle plus tôt par Copernic, contredisant par voie de conséquence la représentation géocentrique de l’univers imposée jusque-là par la Bible et enseignée par l’Église. La réaction de l’appareil ecclésiastique ne s’est pas fait attendre : le 22 juin 1633, au couvent dominicain de Santa Maria Sopra Minerva à Rome, à deux pas du Panthéon, il a dû, sous peine d’être brûlé comme Giordano Bruno en 1600, qui avançait l’hypothèse d’une pluralité de mondes, renoncer à sa thèse, à savoir « que le Soleil est au centre du monde et ne se déplace pas, et que la Terre n’est pas au centre du monde et se déplace ».
Deux autres figures emblématiques plus récentes pourraient être celles de deux physiciens, un américain, Robert Oppenheimer et un russe/soviétique, Andréi Sakahrov. Tous deux ont joué dans leur pays respectif un rôle décisif dans la construction de l’arme nucléaire et ont été couverts d’honneurs jusqu’au jour où, prenant conscience du danger mortel qu’elle représentait pour l’humanité, ils ont voulu chacun à leur façon alerter leur gouvernement. Ils ont été traités alors comme des parias, suspectés d’être des agents de l’ennemi. Oppenheimer a été chassé des laboratoires ; Andréi Sakharov a été assigné à résidence comme l’avait été avant lui jusqu’à sa mort Galilée dans sa petite villa d’Arcetri près de Florence.
Lyssenko au contraire, a, bénéficié de toutes les faveurs de Staline : dans les années 1940, avec l’Académie agricole de l’URSS, il a combattu la génétique, théorie réactionnaire faisant du gène le support invariable de l’hérédité, et jugée contraire aux croyances déduites du Livre, « Le Capital » de Marx. Il défendait au contraire l’influence prééminente du milieu sur l’évolution pour la ruine de l’agriculture soviétique.
Ainsi, qu’elle soit religieuse ou politique, ou qu’elle soit libéraliste ou communiste, l’autorité tend-elle à combattre tout savoir qui l’amoindrit ou la menace.

Le savoir et le pouvoir de la pression du groupe
La seconde forme de pouvoir issu d’un consensus majoritaire qui constitue le critère de décision dans une démocratie, n’offre pas plus de garantie d’accès à "une représentation fidèle de la réalité". L’Histoire montre, en effet, que les groupes majoritaires peuvent délirer et croire à des mythologies éloignées de la réalité. Les divers réflexes innés et socioculturels conditionnés dont l’individu est équipé, sont activés par le groupe : ils trompent et paralysent son exigence de rationalité - ou besoin de comprendre - et subornent son exigence d’irrationalité ou besoin de satisfaire ses pulsions et désirs.
Nul ne sort indemne de la pression qu’un groupe exerce sur lui. Les expériences de Solomon Asch entre 1953 et 1955 l’ont montré : l’individu aspire profondément à adhérer à l’opinion du groupe, tenue pour le critère de la normalité, fût-elle délirante : plus d’un tiers des sujets étudiés renonçaient à leur propre perception pour adopter celui de leur entourage qui prétendait que le segment de 10 cm à gauche était égal à celui de 20 cm à droite. Les deux tiers qui maintenaient leur point de vue contre le groupe, n’en étaient pas moins rongés par le doute : ils ne pensaient pas pouvoir avoir raison seuls contre l’apparent pluralisme de sources que représentait le groupe. C’est ainsi que les croyances les plus insensées ont eu la vie dure : la terre était plate, le soleil tournait autour d’elle, la femme ne jouait dans la procréation que le rôle d’un four dans lequel on glissait un pain pour le cuire, les êtres vivants naissaient par génération spontanée...
Inversement, des découvertes majeures ont été souvent faites par des individus ayant raison contre tous. Descartes l’avait signalé dans « Le discours de la Méthode » en 1637 : « (…) La pluralité des voix n’est pas une preuve qui vaille rien pour les vérités un peu malaisées à découvrir à cause qu’il est bien plus vraisemblable qu’un homme seul les ait rencontrées que tout un peuple. (…) » Et La Fontaine lui avait emboîté le pas en 1678 dans sa fable « Démocrite et les Abdéritains » : Démocrite passait pour un fou aux yeux de ses concitoyens parce qu’il émettait l’hypothèse que l’univers était constitué d’atomes. Le médecin Hippocrate, dépêché auprès de lui, découvre que « Ces gens étaient les fous et Démocrite le sage ». Et La Fontaine de conclure : « Le peuple est juge récusable. / En quel sens est donc véritable / Ce que j’ai lu dans certain lieu / Que sa voix est la voix de Dieu ? »
Ainsi des chercheurs ont-ils d’abord été méprisés avant que leur découverte fût reconnue.
- Ignace Semmelweis se fait rire aux nez quand il conseille en 1847 de se laver les mains quand on passe de la dissection d’un cadavre à une séance d’accouchement : il a pourtant fait faire un grand pas vers la prévention de l’infection, la fièvre puerpérale, dont mouraient nombre de femmes qui accouchaient.
- Charles Darwin comme Galilée se heurte aux représentations de la Bible : il propose en 1859 une réprésentation de l’origine et de l’évolution des espèces contraire à la création de la Genèse.
- Dans la même période, Louis Pasteur n’est pas davantage pris au sérieux quand il réfute « la génération spontanée ».
- Qui croit Grégor Mendel, ce moine de Brno, dont les expérimentations sur les petits pois mettent en évidence l’existence de gênes dans le développement de l’être vivant en 1865 et les manifestations de leurs apparences. Il faut attendre 40 ans pour que ses travaux soient reconnus par la génétique naissante.
- Au 20ème siècle, Les théories d’Albert Einstein sur la relativité n’ont pas été accueillies non plus avec enthousiasme au début par la communauté scientifique.
- Alfred Wegener, défenseur de la dérive des continents ouvrant sur la théorie de la tectonique des plaques, n’est guère cru davantage au début.
- La découverte de deux chercheurs australiens, Robin Warren et Barry Marshall, qui identifient dans les années 1980 une bactérie et non le stress comme cause de nombre d’ulcères gastroduodénaux, suscite les sarcasmes de la communauté scientifique, jusqu’à ce que B. Marshall avale une dose de cette bactérie en culture, attrape évidemment un ulcère et le soigne par antibiotique. Ils ont obtenu le prix Nobel de physiologie et de médecine en 2005.
C’est donc avec raison que Vincent Courtillot en appelle sur le climat à un débat « ouvert » et « contradictoire » : la science ne se décrète pas ni ne s’impose par consensus. Il en est de même de la fiabilité de l’information en général : le doute méthodique en est la condition d’accès. Des procédures démocratiques, seule la liberté d’expression qui permet le débat, trop souvent confondu avec "la polémique" par des médias ignorants, contribue à la découverte de la représentation de la réalité la plus fidèle. En revanche, la loi de la majorité en éloignerait plutôt. Un stade supérieur de démocratie devrait justement en tirer une leçon : puisque la majorité peut se tromper, on ne devrait plus parler de « dictature de la majorité », le respect de la minorité devrait s’imposer. Et la majorité prise comme critère pour l’adoption d’une loi ou le choix d’un élu, ne devrait être considérée que comme une simple technique de prise de décision provisoire et rien de plus.".

Paul Villach

(1) Vidéoscopie, émission du 29 octobre 2010 (enregistrée le 22/10) : Vincent Courtillot se dit satisfait par le débat sur le climat à l’Académie des sciences. Lancer la vidéo !

mercredi 3 novembre 2010

Science Publique: Vincent Courtillot


Lancer l'Interview filmée de Vincent Courtillot (réalisée le 22/10/2010 par Michel Alberganti),géophysicien, professeur à l'université Paris-Diderot, directeur de l'Institut de physique du globe de Paris (IPGP).


Science Publique consacrait son émission du 29 octobre 2010 à la question: "Académie des sciences: le débat sur le climat est-il réglé?".

lundi 26 avril 2010

Pétition des 600 : qui sont les climatologues en colère ? Par Rémy Prud’homme, professeur (émérite) des universités


« Au total le nombre des chercheurs confirmés ne dépasse pas 20% des signataires. Si la pétition développait une argumentation, seule compterait la force des arguments et la qualité des signataires importerait peu. Mais elle ne contient guère que des jugements et repose sur la crédibilité des juges. ». Je remercie Rémy Prud’homme, qui m’autorise à reproduire ses conclusions dans ces colonnes.

« Comme l’on sait, 400 « climatologues en colère » (devenus 600) ont écrit une lettre à la ministre de la Recherche pour lui demander de condamner MM. Allègre et Courtillot, nommément visés dans leur pétition. Qui sont les signataires ? Pour le savoir, on a fait dans la liste des 400 un sondage aléatoire au 1/5, et cherché sur internet le statut et l’affiliation de nos censeurs.

La première conclusion est que les chercheurs universitaires sont très minoritaires : 16%. Bien plus nombreux sont les chercheurs du CNRS (27%) et les chercheurs des grands organismes de recherche (40%) comme le CEA, l’IRD (anciennement l’ORSTOM), Meteo-France, ou l’IFREMER. Dans un groupe résiduel (16%), on trouve un fonctionnaire de la Commission européenne, un directeur d’association, des doctorants, quelques étudiants en post-doc, et des chercheurs sans statut bien défini (peut-être des chercheurs sur contrat).


Une exception française…

Le dualisme Université - CNRS et grands organismes assimilés que l’on retrouve ici est une exception française. On connaît deux grands types d’organisation de la recherche : le modèle soviétique ou elle est confiée à des organismes politiquement contrôlés appelés académies, et le modèle américain où elle est le fait des professeurs d’université, comme en témoigne le fait qu’à peu près tous les prix Nobel scientifiques américains sont des professeurs. Le système français offre depuis la dernière guerre une juxtaposition de ces deux modèles, même si en pratique universités et CNRS coopèrent souvent. Depuis une vingtaine d’années, la politique affichée est de rapprocher la France du modèle américain, qui est le modèle dominant dans le monde, c’est-à-dire au profit des universités et au détriment des organismes de recherche. Claude Allègre, lorsqu’il était ministre, et Vincent Courtillot, lorsqu’il était directeur de l’enseignement supérieur, ont œuvré dans ce sens.

Ces observations éclairent peut-être la pétition, d’une double façon. Pour régler un différent scientifique des chercheurs du CNRS et de grands organismes publics - dont les patrons sont nommés en conseil des ministres – ont le réflexe d’en référer à leur ministre. Des universitaires indépendants, en France comme dans le reste du monde, trouvent cela moins convenable. D’autre part, il n’est pas interdit de penser que certains des signataires règlent ici un vieux contentieux, et en veulent autant à MM. Allègre et Courtillot pour leurs critiques de l’organisation de la recherche française que pour leurs critiques des thèses carbocentrées.


Une faible tolérance à la contradiction…

La deuxième conclusion de l’analyse des signataires est qu’on semble y trouver davantage de chercheurs juniors que seniors. Les chercheurs confirmés sont les professeurs titulaires des universités et les directeurs de recherche du CNRS. Cela ne veut pas dire qu’il n’y a pas de chercheurs brillants, féconds ou prometteurs parmi les maîtres de conférences des universités et les chargés de recherche du CNRS (les premiers grades de ces institutions). Mais ils n’ont pas, ou pas encore, fait leurs preuves. Parmi les signataires de notre échantillon, il y seulement 11% de professeurs et directeur de recherches du CNRS. Les 27% de signataires identifiés comme CNRS sont principalement des chargés ou des ingénieurs de recherches. Un certain nombre des chercheurs du CEA ou de l’IRD pétitionnaires ont un niveau et un statut de directeur de recherche, que la consultation d’internet ne fait pas apparaître. On peut tenir pour certain qu’aucun des 16% de divers, dont certains viennent tout juste de soutenir leur thèse, n’a ce statut. Au total le nombre des chercheurs confirmés ne dépasse pas 20% des signataires. Si la pétition développait une argumentation, seule compterait la force des arguments et la qualité des signataires importerait peu. Mais elle ne contient guère que des jugements et repose sur la crédibilité des juges.

Une troisième observation est que les signataires semblent davantage des institutions que des individus. Ce sont apparemment des laboratoires entiers du CNRS, du CEA ou de l’IRD qui ont pétitionné, du directeur à l’ingénieur de recherche. La tolérance à la contradiction semble faible chez les climatologues, à l’intérieur d’un laboratoire donné comme à l’égard des intrus. La contradiction est pourtant ce qui fait le sel de la recherche. ». Rémy Prud’homme, avril 2010


Professeur (émérite) des universités, Rémy Prud’homme a souvent enseigné au MIT comme professeur en visite. Plus d’infos. Les papiers récents de Rémy Prud’homme en ligne sur son site. Lire notamment son article « Climat : la « pétition des 600 » ruine la crédibilité du Giec » dans L’Expansion du 15 avril 2010.

A lire également : Variations sur le thème de l’écolomania.

Illustration extraite du livre « L'imposture climatique ou la fausse écologie » (Plon, février 2010) de Claude Allègre.

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Nota :

J’ai consacré deux articles à la pétition(1) des climatologues alarmistes et, pour conclure sur ce sujet, je me permets une dernière observation. Il est consternant -sur le plan de l’éthique dont se réclament les initiateurs de la pétition- de ne trouver précisé nulle part sur le texte définitif, qui a signé la version 1 (avec sa profession de foi sur le CO2 et les attaques virulentes contre Claude Allègre et Vincent Courtillot) et qui a signé la version 2. Version revue en catastrophe, et légèrement édulcorée. Sachant que la version 2 a été publiée à 3H12 du matin (heure de Paris… je précise aux lecteurs qui l’ignoreraient que je réside au Canada) et que la version 1 comptabilisait 277 signatures avant modifications, il existe donc 2 groupes de signataires différents. Nulle mention de ce point pourtant essentiel. Ce qui me sidère plus encore, c’est qu’aucun journaliste des grands médias n’ait relevé cette « anomalie »… pour ne pas dire ce manquement à l’éthique ! Véronique Anger-de Friberg, auteur de La dernière Croisade. Des Ecolos… aux Ecolomaniaques ! (L’Arganier, novembre 2009).

(1) « Climato-scepticisme : Galilée convoqué devant le Saint-office ? » et « 400 climatologues en colère : 2 versions pour une même pétition ! ».